Quelque chose qui cloche…
Vous marchez dans la forêt par une belle journée d’hiver. L’air froid de janvier picote vos joues. La neige, reflétant la lumière du soleil, met en valeur la silhouette de chaque arbre. Du chêne rouge aux branches tortueuses au pin blanc s’élevant bien droit vers le ciel, chaque arbre est unique. Un peu de neige tombe devant vous. Levant les yeux, vous avez tout juste le temps de voir un écureuil roux, qui court sur une branche. Les cognements, que vous entendez plus loin, ne sont pas ceux du marteau d’un menuisier. Observez attentivement, ce sont ceux du bec d’un grand-pic qui martèle un vieux bouleau. Vous poursuivez votre marche en profitant de toute cette beauté. Tout-à-coup, il vous semble qu’il y a quelque chose qui cloche… Un regard plus attentif et vous constatez qu’un arbre, sur votre gauche, conserve ses feuilles, malgré la saison.

La marcescence
Vous n’avez pas rêvé. Ce phénomène assez fréquent, qu’on observe chez quelques uns de nos arbres, se nomme la marcescence. Selon Larousse, l’adjectif marcescent désigne un organe (feuille, calice ou corolle) qui se flétrit sur la plante sans s’en détacher. Sous notre latitude, tous les conifères, sauf le mélèze laricin (Larix laricina), gardent leurs aiguilles tout l’hiver. Au contraire, tous les arbres feuillus sont décidus, c’est-à-dire qu’ils perdent leurs feuilles à l’automne. C’est ici que ça devient un peu plus complexe. Certains individus de certaines espèces, la plupart du temps de jeunes arbres, peuvent conserver leur feuilles jusqu’au printemps. Indécis plutôt que décidus, ces arbres pratiquent la marcescence.

Les espèces marcescentes
Ici au Québec, les principales espèces marcescentes sont le hêtre d’Amérique (Fagus grandifolia), le chêne rouge (Quercus rubra), le chêne à gros fruits (Quercus macrocarpa) et l’ostryer de Virginie (Ostrya Virginiana). On parle surtout du hêtre et du chêne dans la littérature en général et il m’a fallu chercher davantage pour trouver mention de l’ostryer. On parle également de marcescence chez certaines espèces introduites, comme l’érable de Norvège (Acer platanoides) ou le chêne pédonculé fastigié (Quercus robur »Fastigiata »), qu’on observe de plus en plus dans les villes. Une de nos espèces indigènes, l’érable à sucre (Acer saccharum) n’est mentionnée nulle part, à ma connaissance, comme étant marcescente. J’ai toutefois récemment observé ce phénomène chez plusieurs spécimens de cette espèce dans la région de Lévis. Le fait de l’avoir observé à plusieurs reprises me permet d’affirmer qu’il ne s’agit pas d’un hasard. Le feuillage restant sur ces érables était, par contre, un peu plus clairsemé que ce qu’on peut observer chez le hêtre ou le chêne.



Un mystère
Le phénomène de la marcescence a été nommé et défini. On connait la plupart des espèces sur lesquelles se produit le phénomène. On sait que la marcescence s’exprime davantage chez les jeunes arbres, ou dans les branches les plus basses d’arbres d’âge moyen. Malgré ces connaissances, le mystère plane sur l’utilité d’adopter une telle stratégie chez certains arbres. Il est important de préciser que ce ne sont pas systématiquement tous les individus qui sont concernés. En forêt, leur présence semble aléatoire. On peut ainsi observer un jeune hêtre marcescent au milieu d’autres de la même taille ayant perdu toutes leurs feuilles. Ou au contraire, il peut y avoir un groupe de jeunes arbres marcescents au sein duquel un ou deux individus sont complètement dénudés.
Différentes hypothèses
Il existe bien différentes hypothèses, mais jusqu’à maintenant elles restent des hypothèses. Un article de Michael Snyder, publié dans le magazine Northen Woodlands, résume bien celles qui sont présentes dans la littérature.
Du paillis
Certains écologistes suggèrent que la marcescence favoriserait l’arbre qui pousse sur un sol pauvre. En perdant ses feuilles au printemps seulement, celles-ci formeraient une litière ou un paillis au pied de l’arbre. Ce paillis fournirait de la matière organique et des éléments nutritifs au moment où l’arbre est en pleine croissance et qu’il en a le plus besoin. C’est en quelque sorte ce que nous faisons, lorsque nous étendons du compost dans nos parterres. Cette stratégie procurerait un avantage concurrentiel à l’arbre.

agiraient comme le paillis ou le compost que nous étendons sur nos parterres.
Piège à neige
Une autre hypothèse serait que les feuilles demeurant sur l’arbre agiraient comme un piège à neige. C’est ce que font les clôtures à neige, installées dans les champs, près des routes. Cette neige accumulée procurerait une plus grande humidité à la base des arbres au printemps.

s’accumulerait au pied de ce dernier, pour lui procurer davantage d’humidité au moment de la fonte.
Protection contre le gel
D’autres encore ont émis l’hypothèse que les feuilles persistantes pourraient fournir une certaine protection contre le gel pour les bourgeons et les nouvelles tiges pendant l’hiver.

Protection contre les cervidés
Au moins une étude a suggéré que le feuillage marcescent pourrait agir comme une protection contre les cervidés. Le chercheur danois Claus R. Svendsen a démontré que les cervidés broutaient peu ou pas les tiges où prévalait la marcescence. Il a par la suite démontré que les feuilles marcescentes ont une valeur nutritive moindre que les bourgeons et les jeunes tiges. Plutôt que de s’attarder à manger celles-ci pour atteindre les bourgeons ou les jeunes tiges, les cerfs les ignorent pour trouver des tiges plus nourrissantes. Les bourgeons cachés par les feuilles mortes ne sont pas mangés et survivent donc pour devenir de nouvelles pousses et feuilles au printemps.

qui aura tendance à poursuivre son chemin vers un autre arbre où les bourgeons sont plus accessibles.
Une évolution incomplète
Enfin, la marcescence pourrait être simplement un signe que le hêtre et le chêne, qui font partie de la même famille, sont à un échelon transitoire sur le plan de l’évolution. Ces derniers seraient sur le point de devenir complètement décidus, mais gardent encore des résidus de leur passé, où leur feuillage était persistant. Le fait d’observer régulièrement d’autres espèces marcescentes me permet, bien humblement, de suggérer que cette hypothèse pourrait peut-être s’appliquer à d’autres familles. Les exemples les plus fréquents sont l’ostryer de Virginie et l’érable à sucre.


Curiosité
Je trouve bien stimulant, en cette époque où on peut téléguider un robot sur Mars à partir de la Terre, de savoir qu’il existe encore plein de mystères ici-bas, tout près, à portée d’oeil et de marche. L’attrait qu’exerce la marcescence sur moi, lorsque je me promène en forêt, s’exprime à différents degrés. Elle symbolise en quelques sortes la résistance ou l’anti-conformisme. Ce qui devrait être, et qui n’est pas. J’ai un faible pour les feuilles du hêtre, à teinte de paille et à texture parcheminée, qui s’enroulent pour former spirales ou cornets captant la lumière et le regard. Je dois avouer le plaisir que j’éprouve à regarder ces feuilles et les photographier plus souvent qu’à leur tour. Bref, une façon toute simple de m’émerveiller de la forêt.



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…. donc je ne suis pas complètement chauve, mais atteint de marcescence partielle au bas du crane….
Plus sérieux, c’est bien de pouvoir nommer des phénomènes dont on n’avait jamais entendu parler.
Oui, le processus est entamé dans mon cas également, on sera bientôt les frères marcescents. Merci pour ton commentaire, bonne soirée et à bientôt.
Magnifiques photos. Intriguée par ces feuilles qui résistent à l’hiver, ton texte apporte quelques pistes à leur mystère tout en laissant la porte ouverte à de multiples réponses. Intrigant et très intéressant. MERCI.
Merci beaucoup Marie-France. Je trouve que ça fait du bien de savoir qu’il existe tant de petits mystères, c’est une belle leçon d’humilité. Merci encore, c’est très apprécié, et bonne journée à toi. 🌞😘