Le safari dans mon jardin commence par un arbre, un seul arbre: Betula pendula Youngii, de son nom scientifique ou bouleau pleureur de Young de son nom courant. Cet arbre est un pur produit horticole, un cultivar qui serait originaire d’Angleterre. Notre regretté jardinier paresseux le qualifiait même de faux-arbre puisqu’il s’agit du résultat d’une greffe sur tige. Ce n’est pas le type d’arbre que j’aurais planté de mon propre-chef, préférant les espèces indigènes. Il n’est pas de ces bouleaux de la rivière Mingan chantés par Vigneault et pourtant… Il était là quand j’ai acheté ma propriété, il était en pleine forme, j’ai donc décidé de le conserver. Un choix très judicieux je dois l’avouer. Le hasard fait parfois bien les choses.
Nous avons tous au moins un arbre
Quand on y pense, nous avons tous au moins un arbre associé à notre histoire personnelle. Réfléchissez, retournez dans votre passé, je suis à peu près certain que vous y trouverez un ou des arbres vous ayant marqué. Je suis chanceux, j’en ai plusieurs qui peuplent mes souvenirs d’enfance. Les vieux pommiers (Malus sp.) entourant notre maison, vestiges d’un ancien verger. Un sorbier d’Amérique (Sorbus americana) qu’on appelait masco. Un vieux pin blanc (Pinus strobus) au milieu du bocage dont la cime, au dire de notre père, avait été emportée par la foudre. Deux immenses peupliers (Populus sp.) qui montaient la garde de part et d’autre de notre maison. De gros saules (Salix sp.) sur le bord du fleuve, penchés sur le méandre d’un petit ruisseau où j’attrapais souvent ménés et épinoches. C’était il y a longtemps. Par contre, aujourd’hui, j’ai toujours un arbre qui marque mon présent, c’est mon bouleau pleureur.

Un pouvoir d’attraction
Le bouleau pleureur a la forme d’un parapluie. À partir de la cime, autour du tronc, ses branches se courbent vers le bas et poussent jusqu’au sol. Le tout forme en été un dôme verdoyant. Cette configuration attire les oiseaux qui viennent s’y percher en grand nombre. En toutes saison les espèces s’y succèdent ou s’y côtoient. En hiver, il est impressionnant d’y observer des dizaines de tourterelles tristes qui viennent s’y percher. Elles gonflent leur plumage pour affronter le froid et peuvent y passer des heures à somnoler stoïquement sous le vent. Nous en avons déjà compté, sans mentir, cinquante quatre qui y étaient perchées simultanément.
Il faut voir et entendre, au printemps, le bruant chanteur qui vient y célébrer son arrivée pour la nouvelle saison de nidification. Dès le mois de mai, quand le temps le permet, je m’installe sur mon balcon pour y déguster lentement mon café matinal. Confortablement installé face à Betula pendula, à moins de trois mètres de lui, j’observe ce qui s’y passe et j’en suis rarement déçu. Cet arbre m’attire autant que les oiseaux. Si les gens parlent souvent de leur boulot, moi je parle de mon bouleau.


Un peu d’aide
Mon bouleau reçoit un peu d’aide pour attirer vers lui toute cette vie. À ses côtés, un bain d’oiseau que j’ai bricolé, sert à la fois de baignoire et d’abreuvoir. Il est très populaire et comme il est muni d’une plaque chauffante et d’un thermostat, il sert toute l’année, même pendant les froids de janvier et février. De novembre à la fin du printemps, une mangeoire placée près de l’abreuvoir accueille les braves qui ont décidé de rester pour l’hiver au lieu de migrer vers des cieux plus cléments. Pour les visiteurs venus s’abreuver, se baigner, ou manger, tant en hiver qu’en été, le bouleau est un arrêt obligatoire.




L’eau est primordiale
Beaucoup de personnes qui nourrissent les oiseaux en hiver ne pensent pas à fournir aussi un bain. L’eau est primordiale pour la survie hivernale. Un oiseau en manque d’eau peut toujours manger de la neige. Il lui en coûte toutefois une grande dépense énergétique pour faire fondre cette neige et l’amener à la température du corps. Il est donc préférable pour lui de boire. Dans les moments les plus froids de l’hiver, chaque calorie perdue met en péril la survie.
L’eau ne sert pas qu’à boire. Même en hiver on peut observer les oiseaux s’ébrouer dans l’eau en prenant un bon bain. Il y a quelques jours à peine j’ai observé un duo de roselins familiers qui se baignaient malgré une température avoisinant les -10°C. Selon le Ottawa Valley Wild Bird Care Centre, le bain aide l’animal à nettoyer son plumage, ce qui en facilite le lissage. Le lissage aide à garder les plumes bien alignées, ce qui permet à l’oiseau d’éviter que le froid passe ou que la chaleur s’échappe. L’alignement des plumes permet également de mieux conserver l’air entre celles-ci quand l’oiseau gonfle son plumage. L’air, on le sait, est un isolant efficace.




Au fil des saisons
Revenons au bouleau. C’est ainsi qu’au fil des saisons, les compagnons de mes matins se nomment chardonnerets jaunes, mésanges à tête noire, merles d’Amérique, étourneaux samsonnets, cardinaux rouges, parfois troglodytes, et souvent tourterelles. Il ne faudrait surtout pas oublier tous les bruants. Le maître du bouleau est sans contredit le bruant chanteur. Il y a aussi les bruants à couronne blanche, les bruants familiers, et enfin les bruants à gorge blanche qui chantent «où es-tu Frédéric, Frédéric, Frédéric?». On peut encore observer, de temps à autres des moineaux domestiques dont la présence et l’abondance diminuent toutefois d’année en année.
Tard l’automne et tout l’hiver, partis les bruants. Commence alors la ronde des geais bleus, sizerins flammés, tarins, roselins familiers, juncos ardoisés, et des nombreuses tourterelles qui sont les plus fidèles pendant toute l’année. C’est une parade diversifiée qui défile ainsi sur les branches de ce petit bouleau. On s’y repose, s’y chamaille, s’y abrite, on y crie, on y chante. Chaque jour apporte son lot de visiteurs, peu importe la saison.








Moments privilégiés
Ils arrivent toujours sans prévenir, ces moments privilégiés. Parfois c’est l’instant où j’aperçois une espèce venant se percher pour la première fois. Ce peut être aussi l’observation d’un comportement particulier ou simplement l’écoute d’un chant singulier.
Colibri
Par exemple, par un beau samedi ensoleillé, je lisais, bien installé dans mon hamac. Une femelle colibri vint se poser un long moment sur une petite branche face à moi. Soudain, un bourdonnement attire mon attention. C’était mâle volant au dessus d’elle, en pleine parade nuptiale. Je l’ai vu partir en piqué à deux ou trois mètres au-dessus de sa convoitée, passer tout près devant elle et retourner vers le haut. Le tout formant comme un grand U qu’il a répété à plusieurs reprises.

Épervier
Une autre fois, c’était en hiver, panique soudaine autour du bouleau! Les mésanges se précipitèrent sous son dôme. Des juncos picorant au sol en firent autant. Les tourterelles partirent en tous sens, au son si caractéristique du vent sur les plumes de leurs ailes. J’ai à peine eu le temps de me demander ce qui se passait qu’un épervier vint se poser au somment du bouleau. Épervier brun ou épervier de Cooper? Je peine toujours à les distinguer avec certitude. Pas de chance pour lui cette fois-là, les proies furent plus rapides que le prédateur.

Moqueur chat
Et que dire de ce moqueur chat qui un jour vint se percher et pousser ce cri qui lui vaut son nom. Personnellement je trouve qu’un chat qui miaule ainsi aurait certainement un ses congénères dans la gorge. J’avoue que ça peut tout de même ressembler un peu. Ironiquement, ce matin-là au même moment, un gros chat jaune traversait la rue. Après s’être arrêté pour regarder vers l’arbre et jauger celui qui miaulait ainsi, il poursuivit nonchalamment sa route vers un petit-déjeuner plus facile.

De prédateur à proies
Malheureusement pour lui, il n’y a pas que les oiseaux et ma personne qui aiment mon bouleau. Deux années d’affilée, ses feuilles ont subit l’attaque de féroces prédateurs. La première année, il s’agissait d’une invasion de la tenthrède à tête noire du bouleau (Croesus latitarsus Nort.), une fausse chenille plutôt jolie mais bien vorace. La deuxième année ce fut cette fois une invasion de spongieuses (Lymantria dispar), une chenille encore plus vorace. Le feuillage du pauvre arbre commençait à souffrir sérieusement quand un allié inattendu s’est manifesté, l’étourneau sansonnet (Sturnus vulgaris).
Un couple d’étourneau, plus précisément, nichant sous le larmier d’une toiture voisine, et pour qui ce grouillant garde-manger situé à proximité constituait une opportunité inouïe. Si mes chenilles et fausses-chenilles étaient voraces, que dire des étourneaux? Les deux années, le même scénario se répéta. En quelques jours seulement après leur apparition dans le convoité feuillage, les prédatrices devenues proies en furent éradiquées. Il faut se méfier des préjugés car l’étourneau, une espèce mal-aimée, se révèle un très efficace moyen de lutte biologique. C’est ce que m’ont appris les deux invasions de mon bouleau.



Sous son dôme
Il n’y a pas que la cime de Betula qui est bien fréquentée. Ça bouge tout autant sous le dôme. Les mésanges vont y cacher les graines de tournesol cueillies dans la mangeoire en hiver ou directement sur les fleurs du parterre dès la fin de l’été. Les juncos vont y fouiller sur le sol pour ramasser ce qui a été échappé. J’y observe souvent des traces de souris, mulots, musaraignes et écureuils gris. J’y observe parfois un des nombreux chats du voisinage à l’affût d’un petit volatile distrait. Il y a aussi l’escargot de jardin qui semble apprécier son ombre pendant les chaudes journées d’été. Il m’est même arrivé un soir d’en voir sortir une moufette rayée (Mephitis mephitis).
Bien que ce bouleau soit très prisé de la gent ailée, aucun oiseau n’y a encore construit son nid. La densité des branches entremêlées et la fréquentation élevée peuvent probablement expliquer la chose. Le seul nid que j’y ai observé, c’en était un de guêpe. J’ai gardé mes distances jusqu’à tard en automne…


Le cinq à sept
C’est la fin janvier, il est dix-sept heures. Dehors il fait presque noir, mais encore assez clair pour y voir un peu, cette luminosité que nous appelons entre chien et loup. Pendant que je termine l’écriture de cet article, comme tous les soirs en hiver à la même heure, les tourterelles ont commencé à se rassembler autour du bouleau. Elles font la navette entre l’abreuvoir, la mangeoire et la cime de l’arbre. Elles sont seize pour l’instant. À les observer répéter ce manège depuis quelques années, j’en viens à penser que la tradition du cinq à sept n’est pas l’apanage de l’humain.
Auprès de mon arbre
Cet article ne constitue qu’une pâle esquisse de toute cette vie qui foisonne autour de cet arbre, un simple bouleau pleureur. L’écriture peut évoquer, mais elle ne peut complètement remplacer le mouvement, le son, les odeurs. Quoiqu’il en soit, lorsque j’observe mon petit arbre de la famille des bétulacées, il me vient souvent en tête le couplet de la chanson de Georges Brassens qui commence ainsi «Auprès de mon arbre je vivais heureux».
Pour être informés de la publication d’un nouvel article, je vous invite à vous abonner à Photo-Nature-Culture en remplissant le formulaire ci-dessous. C’est gratuit!
Si vous ne recevez pas un message de confirmation dans les minutes qui suivent, vérifiez votre boîte de courriels indésirables, si le message s’y trouve, ajouter l’expéditeur à vos courriels autorisés. Merci beaucoup et à bientôt.
Vraiment captivant ce bouleau dont il fut mention ce matin. Merci de nous faire de si beaux reportages. Lorsque j’étais aux Trois-Saumons, c’était mon passe-temps préféré, les oiseaux. Mais au coeur du village moins facile. Nous avons quand même notre beau parc Fleury comme attrait. Merci Yves de prendre le temps de faire ce montage.
Tout le plaisir est pour moi Lorraine et merci à toi de ce gentil commentaire. Je te souhaite un beau vendredi 🌞👋🏻
Encore une très belle histoire.
Avec toujours de si belles photos.
Merci Yves
Merci beaucoup Lina! C’est très gentil. Bonne fin de semaine ✨😘
La qualité de tes photos est extraordinaire.Ton amour de la nature est indéniable.Bravo!
Jeannine
Merci beaucoup à vous Jeannine, c’est très apprécié 🙏🏼 Je vous souhaite une bonne fin de semaine 🌞👋🏻