La course contre la montre
Voici enfin arrivé le printemps. Lassés par l’hiver qui s’étirait, il nous a semblé cette année que le beau temps tardait à s’établir. C’est ce qu’il nous semblait mais la réalité était tout autre. Peu à peu, la température s’est réchauffée et la neige s’est changée en eau, pour aller gonfler les ruisseaux. Du sol humide ont commencé à pointer les jeunes pousses de l’année. Chez les printanières hâtives, vers la fin avril, ces tiges portaient déjà des boutons. Choux puants, tussilages, érythrones, trilles, sanguinaires et uvulaires se sont peu à peu ouverts pour dévoiler leurs charmes. C’était désormais la course contre la montre pour la quête de lumière. Chez ces communautés bien pressées, les fleurs apparaissent avant le feuillage des arbres.



Synusie
Ce moment, où certaines plantes partagent un même espace vital et adoptent un comportement écologique similaire pendant une même période, on l’appelle synusie. Quand celle-ci se produit au printemps, on l’appelle plus précisément synusie vernale. Ce moment est de courte durée. Après quelques jours à peine, dans les arbres se déploient les feuilles qui viennent rapidement assombrir la forêt. C’est alors qu’apparaît la deuxième vague de fleurs printanières, celles qui s’ouvrent plus tard en mai ou tôt en juin.
Nos violettes
Parmi celles-ci, j’aimerais vous présenter un membre de la famille des Violaceae, le genre Viola, c’est-à-dire les violettes. Selon les différentes sources consultées, on nous dit qu’il s’en trouve entre 20 et 27 espèces ici au Québec. Par exemple, selon Jacques Rousseau dans la Flore Laurentienne1, on compte environ 300 espèces de violettes dont 26 au Québec. Selon la base de données des plantes vasculaires canadienne (VASCAN)2, nous en compterions une vingtaine d’espèces indigènes. Dans une recherche très exhaustive sur le sujet, Lionel Cinq-Mars3 y va de 24 espèces et de «…plusieurs variétés et formes de ces espèces ». C’est que la classification des espèces, tant animales que végétales, est un monde de constants changements. Les progrès de la génétique permettent désormais de différencier certaines espèces ou d’en apparenter d’autres. C’est ce qui explique parfois les changements de sous-espèces en espèces et vice-versa, ainsi que le nombre d’espèces indigènes qui varie selon les années et les auteurs.

Pas toujours facile de les identifier
Ces violettes, il n’est pas toujours facile de les identifier. Je l’ai appris à mes dépends en tentant de le faire à partir de photos prises lors de mes randonnées. Ce printemps, une loupe, un carnet, un crayon et un petit ruban à mesurer feront partie de mes sorties. Je m’en suis fait la promesse. Selon Cinq-Mars4, le genre Viola est considéré difficile à cerner par la plupart des botanistes, «…le nombre d’espèces différentes, nous en avons près de vingt-cinq dans Québec, et l’occurence de plusieurs hybrides, variétés et formes, peuvent décourager les non-initiés. D’où cette aversion des botanistes en général pour les violettes».
Deux formes
Avant d’aller plus loin il serait utile de mentionner qu’il existe deux formes de violettes: les acaules et les caulescentes. Les acaules (du grec akoulos, sans tige) sont dépourvues de tige aérienne. Leurs feuilles et leurs fleurs sortent directement du sol à partir d’une tige souterraine, le rhizome. Au contraire, chez les caulescentes, il y a une tige et les feuilles et les fleurs sont disposées sur cette tige. Ces caractéristiques permettent d’identifier quelques espèces.


Couleurs
Ne vous fiez surtout pas aux couleurs. Ne sont pas violettes toutes les violettes, comme ne sont pas roses toutes les roses, sans oublier les mauves parfois blanches. Ainsi, dans sa Flore printanière5, Gisèle Lamoureux nous présente nos violettes en trois grands groupes de couleurs, les bleues, les blanches et les jaunes. C’est ainsi que je vous en présente quelques spécimens photographiés au fil de balades sur les sentiers ou les cours d’eau. Elles ne sont pas toutes identifiées à l’espèce, hélas, pour les raisons énoncées précédemment.
Les bleues
Ce sont les plus fréquentes dans nos régions. C’est aussi le groupe de couleur qui comporte le plus d’espèces au Québec. Ces violettes me rappellent un souvenir bien précis de mon enfance. Sur le terrain chez mes parents, à Saint-Jean-Port-Joli, il en fleurissait quelques talles à chaque printemps. Ma mère aimait beaucoup les fleurs. Son anniversaire était le 18 mai et chaque année, quand c’était possible, je lui cueillais un petit bouquet de violettes. Certaines années, déception, elles n’étaient pas prêtes. C’est ainsi qu’elles en vinrent à me servir de baromètre sur l’état d’avancement du printemps. Dans le groupe des bleues, on trouve entre autres les violettes communes (Viola sororia), dressées (Viola cucullata), odorantes (Viola odorata), bleu-pâle (Viola labradorica), de selkirk (Viola selkirkii), et des calcaires (Viola nephrophylla). Ce ne sont que quelques uns de leurs noms.


Les blanches
Moins spectaculaires et de plus petite taille que leurs cousines bleues, elles n’en sont pas moins jolies. La plus connue est sans doute la violette du Canada (Viola canadensis). C’est la seule espèce caulescente (rappelez-vous, avec une tige aérienne) du groupe des blanches. Il y a aussi chez ce groupe la violette tapissante (Viola Blanda), la minuscule (Viola macloskeyi), la trousse-dents (Viola renifolia) et l’élancée (Viola lanceolata).


Les jaunes
La plus abondante chez les jaunes, ma préférée, est la violette pubescente (Viola pubescens) qu’on appelle souvent violette jaune, tout simplement. C’est la seule espèce jaune caulescente au Québec. Dans le sud de la province, soit au sud des Appalaches et en Montérégie, on peut observer la violette à feuille-ronde (Viola rotundifolia). Elle est plus rare et le sud du Québec constitue la limite nord de sa répartition. Une troisième espèce jaune, plutôt crème, peut parfois être observée: la violette des champs (Viola arvensis). Il s’agit toutefois d’une espèce introduite, provenant d’Eurasie.




La pensée
La pensée, qui fleurit nos parterres, est aussi une violette. On l’appelle plus volontiers pensée bien que son nom latin soit Viola tricolor ou violette tricolore. Selon J. Rousseau, dans la flore Laurentienne6, toutes les variétés de pensées viendraient de la violette tricolore. Bien que les pensées cultivées se présentent dans une grande livrée de couleurs, elles ont toutes un point commun inaltérable: le centre de la fleur est toujours jaune.

Présente dans l’art et l’histoire
La violette cuculée (Viola cucullata) est l’emblème floral du Nouveau-Brunswick et apparait sur les armoiries de cette province. Sinon, de notre côté de l’Atlantique, la violette est généralement reléguée à son rôle de fleur, étant peu présente ailleurs qu’en nature. Il en est autrement du côté de l’Europe où cette fleur est bien présente dans l’art et l’histoire.
De Goethe à Shakespeare
Johann Wolgang von Goethe l’a mise en poème sous le titre de «Das Veilchen » (La Violette). Douze ans plus tard, en 1785, Wolgang Amadeus Mozart transformait ce poème en musique pour voix et piano. Depuis, les plus grandes cantatrices l’ont chantée. William Shakespeare en a fait le sujet du sonnet 99, l’un des 154 qu’il écrivit. Ce même sonnet fut traduit par Victor Hugo. Shakespeare évoque également la violette dans au moins deux de ses pièces, Hamlet et HenryV.
Sur toile
Edouard Manet l’a peinte en 1872 sur une toile intitulée «Berthe Morisot avec un bouquet de violettes» , suivi d’une nature morte «Bouquet de Violettes» . Cinq ans plus tard c’était le tour de Claude Monet de peindre une toile intitulée «Portrait de Camille au bouquet de violettes».
Le Père la Violette
Impossible de passer sous silence l’étrange association entre Napoléon Bonaparte et la violette7. Pendant la première période de la Restauration en France, c’est-à-dire en 1814-1815, la violette est devenue le symbole de la cause bonapartiste. La fleur était tant associée à Bonaparte qu’on le surnommait «Père la Violette» dans plusieurs chansons populaires de l’époque. Parallèlement la violette servait de signe de reconnaissance aux conspirateurs qui complotaient contre la monarchie des Bourbons. Pendant l’exil de Napoléon sur l’île d’Elbe, ses supporteurs attendaient son retour au printemps, au moment de la floraison des violettes. Le retour à Paris de Napoléon Bonaparte est d’ailleurs symbolisé par une estampe de Jean-Dominique-Etienne Canu, intitulée «Violettes du 20 mars 1815»
La Cité des violettes
Toujours en lien plus ou moins direct avec Napoléon, mentionnons que la violette est la fleur emblème de la ville française de Toulouse. Selon la légende locale, ce serait un soldat de Napoléon III qui aurait rapporté un plant de violette d’Italie, pour l’offrir à sa fiancée qui habitait Toulouse. Par la suite, très rapidement la culture de la plante se développa dans la région. Au début du XXième siècle on comptait entre 400 et 600 producteurs de violettes dans la ville, ce qui lui valut le nom de «Cité des violettes»8. Près de 600 0009 bouquets étaient alors produits par année. Les Serres Municipales de Toulouse10, dessinées par nul autre qu’un certain Gustave Eiffel, abritent depuis 1994 le Conservatoire National de la Violette.
L’antiquité
L’histoire de la violette remonte aussi loin que le quatrième siècle avant J.C. Le père des botanistes11, Théophraste, en a laissé une trace écrite dans les cours qu’il dispensait au Lycée d’Athènes. Pline l’ancien (23-79 après J.C) en parle dans son Histoire Naturelle. À la même époque, Pedanius Dioscoride (vers 25 à 90 après J.C.) vantait, dans De materia medica, les vertus anti-inflammatoires de la violette purpurine. Cet ouvrage réputé fut la référence en pharmacopée jusqu’à la fin de la Renaissance.
La violette fait aussi partie de la mythologie grecque, on la retrouve entre autre associée à Zeus, Apollon, Aphrodite12 et Perséphone. Il semblerait même que son nom dériverait de Io, la génisse préférée de Zeus, qui par une série de transformations linguistiques a évolué d’Io à violette13. Pour ceux ou celles qui souhaitent remonter le temps en compagnie de la violette, je suggère quelques liens qui seront identifiés par [HIST] dans les références à la fin de l’article.
À l’ouest de l’Atlantique
Traversons à nouveau l’Atlantique, vers l’ouest, et revenons au Québec. Si la violette est peu citée dans notre art et notre histoire, elle apparait dans les ouvrages traitant de la cueillette à des fins d’alimentation ou d’herboristerie. Selon Le Gal et Le Gal, 202214, toutes les espèces de violettes du Québec seraient comestibles. Certaines espèces comportent toutefois des poils sur les feuilles ce qui peut causer une désagréable sensation une fois en bouche. Les feuilles, peu goûteuses, peuvent être servies en salade. Les fleurs, qui ont également un goût peu prononcé, peuvent être ajoutées dans des mescluns de plantes sauvages et elles peuvent aussi servir de décoration avec certains aliments.
Fleurbec, 200215, nous vante davantage ses vertus médicinales, affirmant que les feuilles de violettes possèdent un taux de vitamine C supérieur à celui de tous les légumes connus. Ainsi, cent grammes de plantes avant cuisson contiendrait 150 mg de vitamine C. Le même auteur affirme de plus qu’apprêtées en salades, elles constituent une excellente source de vitamine A.
Oublier les soucis
Avec la venue de mai puis de juin, s’ouvriront peu-à-peu dans les sous-bois ces charmantes violettes. Si vous en rencontrez, prenez le temps de vous y arrêter. Approchez-vous du sol, à leur niveau, et regardez. Observez bien tous les petits détails, une loupe peut aider, et amusez-vous à les identifier. Ce ne sera pas toujours facile mais quelle belle activité. Si vous n’y parvenez pas vous n’aurez rien perdu. Au contraire, vous y aurez gagné en bien-être. Rien de tel que d’admirer les fleurs pour oublier les soucis et déstresser un peu.

- Marie-Victorin, Frère . Flore Laurentienne, 2e édition, revue et mise à jour par Ernest Rouleau, illustrée par le Frère Alexandre. Presses de l’Université de Montréall, 1964, 926 pages ↩︎
- En ligne: https://data.canadensys.net/vascan/checklist?lang=fr&habit=all&taxon=235&combination=anyof&province=QC&status=native&status=introduced&status=ephemeral&rank=species&limitResults=true&nolimit=false&sort=taxonomically&criteria_panel=display, consulté le 25 mars 2026. ↩︎
- Document consulté en ligne: https://www.herbier.ulaval.ca/sites/default/files/documents/publications/provancheria/Pr01.pdf ↩︎
- Cité précédemment, voir note 3. ↩︎
- Lamoureux, G. 2002. Flore printanière. Collaboration à la photographie: R. Larose. Fleurbec éditeur, Saint-Henri-de-Lévis, Québec. ↩︎
- Cité précédemment voir note 1. ↩︎
- [HIST]https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/iconographie/violettes-du-20-mars-1815-par-jean-dominique-etienne-canu/ , en ligne, consulté le 8 mai 2026 ↩︎
- En ligne: https://itartbag.com/la-violette-de-toulouse-lune-ne-va-pas-sans-lautre/, consulté le 25 mars 2026 ↩︎
- [HIST] https://carayonk.wordpress.com/2014/01/07/petite-histoire-de-la-violette-de-toulouse/, en ligne, consulté le 26 mars 2026 ↩︎
- [HIST] https://www.monsetta.com/2022/06/les-serres-de-toulouse.html, en ligne, consulté le 3 mai 2026. ↩︎
- [HIST]https://www.researchgate.net/publication/379275022_Histoire_botanique_du_genre_Viola_et_de_la_famille_des_Violaceae, en ligne, consulté le 2 mai 2026. ↩︎
- [HIST] https://www.histoiresdeparfums.com/fr/blogs/hdp-blog/the-violet?srsltid=AfmBOoq26tLCc6delGX8pGhhZOGfKu2nQUY6-b66kh1W_zKNbZWF7vNK, en ligne, consulté le 3 mai 2026. ↩︎
- [HIST]https://www.france-pittoresque.com/spip.php?article1348, en ligne, consulté le 2 mai 2026. ↩︎
- PARÉ-LE GAL, Ariane et Gérald LE GAL. Cueillir la forêt : Guide d’identification des plantes sauvages, Montréal, Éditions Cardinal, 2022, 480 p. ↩︎
- Cité précédemment voir note 5. ↩︎
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Très intéressant et à s’y perdre en même temps…mais j’ai le même souvenir que toi autour de la maison familiale, quand la petite violette bleue sortait c’était mon moment préféré du printemps…alors dans mon souvenir la violette bleue reste unique en son genre malgré tout….
Merci beaucoup pour ton commentaire Marie-France, je crois, en effet, que cette petite fleur occupe une place spéciale dans le coeur de bien des gens. Bonne soirée.
Félicitations. Beau travail très bien fait.
Merci beaucoup c’est très apprécié. Bonne journée à vous.