Voici venu le printemps
Le dégel qui s’amorce, la neige qui disparaît peu à peu, la température qui gagne graduellement ses degrés, voici des conditions gagnantes pour une balade en forêt. Les moindres dénivellations dans le sol se sont transformées en marelles, mares et marécages. Ici et là les résidus de bancs de neige ont perdu leur blancheur. Ils sont incrustés des aiguilles et cocottes de sapins, de pins ou d’épinettes tombées sous les vents et tempêtes. La forêt porte encore les signes de l’hiver. Toutefois, ici et là, entre deux plaques de neige ou au travers l’épaisse et terne litière de feuilles mortes tombées tout au long de l’automne, on peut entrevoir quelques taches lumineuses qui illuminent le sous-bois.
Qu’il s’agisse du blanc des pudiques sanguinaires, du blanc rosé de la claytonie de Caroline, aussi appelée claytonie feuille-large, du jaune éclatant des tussilages ou celui plus discret des érythrones d’Amérique, sans oublier le rouge des trilles ou du chou-puant, ces couleurs trahissent l’éphémère présence de tout un cortège de fleurs toutes aussi variées qu’intéressantes. Ces fleurs qui semblent s’épanouir paisiblement sous les premiers rayons de soleil du printemps ne sont toutefois pas aussi zen que l’image qu’elles projettent.

Une course folle
Pour ces plantes à floraison printanière hâtive, c’est en réalité une course folle pour la lumière qui est en cours. Pour elles la stratégie est simple: émerger du sol, croître, fleurir et entamer la production de leurs graines avant que les feuilles apparaissent dans les arbres. Elles sont si pressées d’accomplir leur cycle de croissance que certaines émergent directement de la neige alors que d’autres transpercent littéralement la litière forestière. Cette saison est courte, environ cinq ou six semaines. Quel bonheur de marcher alors en forêt pour découvrir au détour d’un sentier ces petites merveilles qui illuminent le sous-bois.


Les très précoces
Les championnes de la précocité sont sans doute le tussilage pas-d’âne et le symplocarpe chou-puant. Ces deux plantes fleurissent avant de produire leurs feuilles. Le chou-puant commence à croître sous la neige, et sa chaleur fait fondre celle-ci autour de lui, créant une cheminée de laquelle il émerge. Le tussilage, presque aussi précoce, fleurit à peu près en même temps et il n’est pas rare d’apercevoir son jaune étincelant sur les premières petites plaques de sol à peine libérées de la neige. Bien qu’il soit très rarement utilisé et qu’on ne le trouve pas dans les dictionnaires les plus courants, il existe un terme pour désigner ces plantes dont les fleurs apparaissent avant les feuilles, on parle de plantes protéranthes. Quelques recherches m’ont permis de vérifier le terme, il est présent au volume 3 du Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré et serait présent dans un des volumes du dictionnaire Larousse en six volumes . Je n’ai pu vérifier cette dernière information toutefois. Si quelqu’un possède cet ouvrage et pouvait me confirmer le tout, ce serait très apprécié.


Les précoces
Le tussilage et le chou-puant ont beau être très précoces, ils sont suivis de peu par tout le cortège de plantes éphémères. On appelle ainsi certaines de ces plantes printanières qui réalisent tout leur cycle vital, en quelques semaines à peine, tout juste avant que les feuilles des arbres forment une opaque canopée qui plongera le sous-bois dans l’ombre pour le reste de la saison. Ainsi, la luminosité au sol peut passer d’environ 70% en avril pour chuter à 5% en juin dans la forêt décidue québécoise.
Pour n’en nommer que quelques unes, il y a parmi ces fleurs l’érythrone d’Amérique et la claytonie feuille-large, aussi appelée claytonie de Virginie, qui fleurissent dès la fin avril mais surtout en mai et qui disparaissent de la surface du sol après 40 à 50 jours. D’autres, comme la sanguinaire du Canada fleuriront de la mi-avril à la mi-mai mais leur feuillage persistera tout l’été. Il y a également l’arisème petit-prêcheur (avril à juin), le trille rouge (mai), le trille ondulé (avril-mai), l’uvulaire petite-fleur (mai) et une espèce que j’ai observée pour la première fois l’année dernière, l’anémone à cinq folioles, qui fleurit tôt en mai et disparaît avant le milieu de l’été. Chacune de ces plantes est si particulière et intéressante qu’elle peut faire à elle seule l’objet d’un article. Je vais donc simplement les présenter brièvement ici et vous les faire découvrir une à une au fil du temps.








Attention fragile
Une règle de base à adopter en présence de ces fleurs est de ne pas les toucher. Plusieurs d’entres elles, malgré la vitesse de leur cycle annuel décrit précédemment, prennent tout leur temps avant leur première floraison. Il faudra de deux à trois ans à la sanguinaire pour fleurir une première fois, l’arisème petit prêcheur en mettra de quatre à six, alors que ce délai peut aller jusqu’à dix ans chez les trilles rouges et ondulés ainsi que chez l’érythrone. Alors dites-vous bien avant de cueillir ces fleurs ou d’en piétiner malencontreusement quelques plants, qu’il leur aura fallu plusieurs années avant d’en arriver à cette floraison.

Les apprécier autrement
Arrêtez-vous, regardez, penchez vous, regardez encore, il faut prendre le temps de découvrir leur beauté et leurs formes. Photographiez-les avec un appareil ou simplement avec votre mémoire, notez leurs détails et apprenez à les reconnaître, juste pour le plaisir. Une suggestion pour vous aider à identifier vos rencontres forestières: le guide Flore printanière, écrit par la regrettée Gisèle Lamoureux et publié chez Fleurbec éditeur. Vous deviendrez vite des adeptes de ces sorties printanières alors que la forêt est encore fraîche et où les insectes piqueurs n’ont pas encore commencé à sévir. Faites vite toutefois pour cette année, car avec la chaleur qui s’installe ces jours-ci, le feuillage des arbres a commencé son déploiement.
Pour être avisée la parution à chaque nouvel article, vous abonner ici SVP!
Magnifique. Je suis toujours émerveillée au printemps de voir ces fleurs pointer à travers la neige et les branches et feuilles mortes de l’automne passé mais je n’avais jamais réalisé tout le travail qu’elles avaient à faire pour y arriver. Merci Yves de nous les présenter à leur juste valeur ce qui me fait les aimer encore plus. Tes photos sont justes épatantes et vivantes, on croirait y être en les regardant. Et tes écrits nous les présentent avec rigueur et poésie.
Merci beaucoup Marie-France. C’est une période pendant laquelle j’adore aller dans le bois et suivre l’évolution de toutes ces jolies fleurs printanières. Chaque fois que j’en découvre une nouvelle colonie c’est un beau moment de bonheur. Hier par exemple, après mon boulot, je suis allé marcher à la Martinière avant la pluie. Les populages des marais étaient en pleine floraison sur le bord du ruisseau, leur jaune éclatant illuminait littéralement le sous-bois. Un peu plus loin une grosse talle de clintonies boréales en boutons mais pas encore ouvertes, j’y retournerai dimanche ou lundi et elle seront ouvertes. C’est chaque jour différent. Bonne journée à toi.
Yves merci de nous faire revivre le printemps ,un privilège dans votre splendide forêt, vous suscité notre curiosité.
Tout le plaisir est pour moi Audrey,merci beaucoup de votre commentaire c’est très apprécié.