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Le plus grand échassier d’Amérique du Nord

On le voit de loin ce bel oiseau, et pour cause, puisque c’est le plus grand échassier d’Amérique du Nord. Son port altier lui donne fière allure. Monté sur ses longues pattes, ses échasses, il marche lentement et silencieusement dans l’eau peu profonde. Il s’arrête et se fige pendant un long moment, en apparence impassible. Tout-à-coup il plonge vivement la tête sous l’eau pour y attraper, de son long bec, une proie passant par là. Cet échassier c’est le grand héron (Ardea herodias).

Une fière allure!
Il peut rester sans bouger de longs moments.
Soudain son bec fend l’eau.
Et voilà une proie capturée. Celle-ci est minuscule mais parfois la taille des captures est impressionnante.

Portrait de l’espèce

Le grand héron fait partie de l’ordre des Pelecaniformes, plus précisément de la famille des Ardeidae. D’une longueur pouvant atteindre 1,3 mètre et avec une envergure qui dépasse souvent les deux mètres, le grand héron porte bien son nom. Compte tenu de sa taille imposante, son poids moyen est relativement léger, soit environ 2,4 kg. C’est le même que celui de l’oie des neiges et la moitié de celui des plus grosses bernaches du Canada. 

Avec son envergure dépassant parfois les deux mètres, difficile de le manquer lorsqu’il vole près de vous.

Héronnières

Le grand héron se regroupe généralement pour nicher dans des lieux de nidification appelés héronnières, qu’il peut partager avec d’autres espèces de hérons comme par exemple le bihoreau gris (Nycticorax nycticorax) et la grande aigrette (Ardea alba). Dès qu’un site comporte un nid, on le désigne sous ce vocable. Lors de l’inventaire des héronnières au Québec en 2017, plus de 493 héronnières ont été visitées dont 296 (60%) comptaient au moins un nid actif. Un nombre de 173 héronnières comportaient au moins cinq nids actifs, ce qui est le critère les qualifiant au titre d’habitat faunique légal en vertu du Règlement sur les habitats fauniques du Québec.

Pour être considéré actif, un nid, ou son environnement immédiat, doit présenter au moins un des trois critères suivants, soit: la présence de jeunes ou d’adultes sur le nid, la présence de coquilles d’oeufs au sol ou la présence de cercles de fientes au sol.

La plus grande héronnière connue d’Amérique du Nord est située au Québec, sur une île de l’archipel du Lac-Saint-Pierre: la Grande-Île. Un inventaire réalisé en 2023 a permis d’y dénombrer un total de 508 nids actifs de grands hérons. Malgré ce nombre impressionnant, ce site est en déclin puisque 1571 nids y avaient été inventoriés en 2006, dont 1047 de grands hérons et 524 de bihoreaux gris. De ce nombre, il y avait au moins 394 nids actifs au moment de l’inventaire.

Un grand migrateur

En ce milieu d’automne, avec un peu de chance, vous pouvez encore l’apercevoir. Profitez de votre observation, car sa migration est imminente! Ici au Québec, elle s’échelonne d’octobre jusqu’au début de décembre. Les grands hérons nous quittent alors pour le sud des Etats-Unis, certains se rendent même en Amérique du Sud. Quelques individus peuvent cependant passer l’hiver dans le sud de la province, à proximité d’un cours d’eau non gelé.

La fascination qu’il exerce

Depuis ma première rencontre avec ce géant, la fascination qu’il exerce sur moi ne m’a jamais quitté. Je m’arrête à chaque fois pour l’observer ou le photographier et toujours il m’étonne. Il est généralement craintif. Par contre si c’est lui qui décide de se poser près de vous, on dirait qu’il n’a plus peur. Il m’est arrivé quelques fois d’avoir ainsi le privilège d’en observer de fort près. Le jour où il m’a littéralement sidéré, est celui où je l’ai vu capturer et avaler tout rond un rat musqué de bonne taille. Cette observation a d’ailleurs déjà fait l’objet d’un autre article.

Qu’il vole en rase-motte au-dessus de la rive,
ou se repose stoïquement parmi la flore intertidale.
Qu’il réfléchisse sur l’eau,
ou soit perché sur un chicot.
Qu’il ressemble parfois à un ptérodactyle en volant,
ou à un contorsionniste pour faire sa toilette,
le grand héron exerce sur moi une indéniable fascination.

Victime de la mode

Au siècle passé le grand héron est devenu, bien avant que le terme soit inventé, une victime de la mode. Rien à voir toutefois avec la définition moderne du terme. À notre époque, selon le grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française, une victime de la mode est une « Personne soumise aux impératifs de la mode, qui reste constamment à l’affût des dernières tendances.». On entend plus fréquemment le terme anglais «fashion victim». Rien à voir avec le grand héron et plusieurs autres espèces d’oiseaux qui, pour leur part, furent des victimes au sens strict du terme.

Chapeaux à plumes

Vers la fin des années 1800 et au début des années 1900, les États-Unis vivaient ce que certains historiens appellent l’âge d’or (Gilded Age) du capitalisme américain. Si cette période en fut une d’opulence pour la classe sociale aisée, c’en fut une de souffrance pour le grand héron et plusieurs autres espèces qui connurent alors une baisse très marquée de leurs effectifs. La cause? La mode des chapeaux à plumes. Pas question à cette époque, pour la plupart des femmes aisées et soucieuses de leur apparence, de sortir en public sans porter un chapeau orné de plumes, voire parfois d’oiseaux complets naturalisés. Déplumer la nature pour emplumer les coiffures, voilà ce que fut cette époque.

Les aigrettes

Les plumes les plus convoitées par l’industrie de la plumasserie étaient les aigrettes. On appelle ainsi les longues plumes droites et effilées qui ornent la tête de certains oiseaux. L’aigrette c’est aussi un oiseau. Deux espèces toutes blanches, l’aigrette neigeuse (Egretta Thula) et la grande aigrette (Ardea alba), étaient particulièrement convoitées, ce qui a pratiquement causé leur extinction. Les plumes du grand héron étant également recherchées, l’espèce en souffrit aussi. Le problème avec ces plumes c’est qu’elles font partie du plumage nuptial. Elles apparaissent et sont à leur plus belle apparence pendant la période de reproduction. C’est à ce moment qu’on tuait davantage d’oiseaux pour prélever leurs plumes. Chaque oiseau tué en ces circonstances empêchait toute descendance ou condamnait à mort les nouveaux-nés. L’impact dépassait largement, par conséquent, la seule mort des individus adultes.

Le rôle du plumage nuptial chez les mâles est de séduire les femelles et faciliter par la suite l’accouplement et la reproduction. Cette dernière permet d’assurer la pérennité des espèces. Il est ironique que chez plusieurs espèces de hérons, dont les aigrettes et le grand héron, ce même plumage nuptial a plutôt failli causer leur disparition.

Par grand vent, ce grand héron un peu ébouriffé nous permet d’apercevoir, sur sa tête, son aigrette noire qui pointe vers l’avant.
On voit bien sur celui-ci le plumage nuptial qui orne son cou.
La grande aigrette, Ardea alba, une autre victime de la mode.
Un plumage élégant jadis convoité.
Comment pouvait-on abattre de sang froid ces grands échassiers pour leur soutirer quelques plumes, si belles fussent-elles?

L’or et la plume

Si on vous offrait le choix, que prendriez-vous: une once d’or ou une once de plumes? Sachez qu’en 1915, au plus fort de la mode, l’or et la plume valaient apparemment le même prix, soit 32$ l’once. L’industrie chapelière était concentrée à New-York et on y expédiait des plumes venues du monde entier.

Bien qu’on le connaisse davantage dans l’usage de ses autres définitions, le terme « manifeste » désigne aussi la liste des marchandises formant la cargaison d’un navire et qui doit être remise aux douanes. Lors du célèbre naufrage du Titanic en 1912, son manifeste survécut et on y trouva, entre autre, la mention de 40 caisses de plumes destinées aux modistes de New-York.

L’ampleur des tueries d’oiseaux pour fournir le commerce de la plume est presque inimaginable. Déjà en 1886, l’American Ornithologist’s Union (AOU) estimait à cinq millions, appartenant à une cinquantaine d’espèces, le nombre d’oiseaux tués en Amérique seulement pour fournir l’industrie de la mode. La journaliste Margaux Krehl présente, dans Vanity Fair, deux exemples de ces massacres. En 1892, voici une commande passée par un commerçant londonien: 6000 plumes d’oiseaux de paradis, 40 000 de colibris et 360 000 d’oiseaux divers. En 1902, dans une seule vente aux enchères à Londres, 4000 kilos de plumes d’aigrettes et hérons issues de plus de 190 000 spécimens, tués pour l’occasion, sont vendus. Plus de 67 espèces d’oiseaux sont alors considérées en danger, la plupart résidant sur le territoire américain.

La prise de conscience

Les ornithologues constatent rapidement le déclin des espèces prisées par la mode. Des mouvements s’organisent, des sociétés de protection commencent à voir le jour autant en Europe qu’en Amérique. 

Aux USA, c’est surtout une jeune femme, Harriet Hemenway (née Lawrence) qui mena la lutte pour faire cesser le carnage. Issue d’une famille mondaine et influente, amatrice de plein air et d’ornithologie, Hemenway, aidée d’une cousine, Mina Hall, réussit à persuader plus de 900 femmes riches et influentes de Boston de boycotter les plumes. 

Réalisant la nécessité de rallier les hommes à leur cause, elles ciblèrent des ornithologues bostoniens qui acceptèrent de joindre leur mouvement. C’est alors qu’elles créèrent, avec eux, la Massachusetts Audubon Society. En 1897 l’état du Massachusetts comptait plus de 111 sociétés locales Audubon dont 105 dirigées par des femmes. La campagne contre les «chapeaux-oiseaux» se propagea au Congrès et influença l’adoption de la loi Lacey en 1900, interdisant le commerce interétatique d’espèces protégées capturées en violation des lois des États. Toujours sous la pression des groupes Audubon, le président Théodore Roosevelt désigna, en 1903, Pelican Island comme la première réserve fédérale d’oiseaux. Il créera par la suite neuf autres réserves en Floride et un réseau de 55 réserves d’oiseaux et réserves nationales de gibier. 

Merci

Il leur en aura fallu de la détermination à toutes ces personnes impliquées, il y a plus de 125 ans, à la défense et à la protection des oiseaux pour lutter contre une puissante industrie, celle de la mode. Imaginez un instant toutes les batailles, tant sociales que politiques, qu’elles ont dû mener. À toutes ces personnes on ne peut dire que merci! C’est en grande partie grâce à elles que nous pouvons observer encore aujourd’hui plusieurs de ces espèces jadis décimées. Avec le temps, heureusement la plupart des populations se sont rétablies, dont le grand héron que j’aime tant. Ça porte à réfléchir sur les combats que mènent présentement certains d’entre nous pour préserver les espèces végétales, animales et leurs habitats. Ces luttes menées aujourd’hui, ce sont nos descendants qui, demain, pourront en profiter et à leur tour nous en remercier.

Merci à celles et ceux qui se sont battus pour sauver toute cette beauté.
FIN

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Cet article a 2 commentaires

  1. Lina

    Et un grand merci à toi Yves.
    De transmettre toute cette passion, cette beauté.
    Encore merci

    1. Yves

      Merci beaucoup Lina, tout le plaisir est pour moi. Bonne semaine.😘

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Ce grand héron que nous avons failli ne pas connaître…

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