Depuis le début de cette série, il a été question d’oiseaux, d’insectes, d’arbres et de fleurs. Ce dernier article, « Safari dans mon jardin, suite et fin », portera sur des sujets divers, sur des observations moins fréquentes mais toutes aussi intéressantes. Du mammifère à l’invertébré, bien des animaux fréquentent mon jardin. Il y a ceux que l’on observe et tout ceux dont on connaît la présence mais qu’on aperçoit rarement, les micromammifères par exemple. Lors du safari au jardin, il n’y a pas que présence animale ou végétale. Au fil des jours et des saisons, tout n’est que formes, textures et couleurs en constante mutation. Rien n’est jamais pareil. Pas d’ennui possible quand on aime admirer la nature.
Mammifères
Les mammifères qui fréquentent mon jardin se divisent en deux grands groupes selon leur mode de vie, diurne ou nocturne. Par exemple, la moufette rayée (Mephitis mephitis) et le raton laveur (Procyon lotor) qui sont actifs surtout la nuit nous visitent régulièrement. Le jour par contre, ce sont les chats, les écureuils et les tamias que nous observons. Enfin, il ne faut pas nous oublier, hommes et femmes qui sommes aussi des mammifères. En général, l’humain (Homo sapiens) est plutôt diurne quoique certains spécimens semblent de loin préférer la vie nocturne. Contrairement aux autres espèces animales, la nôtre tend à laisser d’énormes traces de sa présence ou son passage, mais tout ça est une autre histoire…




L’écureuil gris
J’ai longtemps pensé que l’écureuil gris, Sciurus carolinensis, était une espèce introduite. C’est probablement le fait qu’on l’observe surtout dans les villes, ou à proximité de celles-ci, qui m’avait laissé cette impression. Toutefois, il s’agit bien d’une espèce indigène, faisant partie de la famille des sciuridés. On l’appelle aussi écureuil noir.
En fait, lorsque vous apercevez un écureuil tout noir, ce n’est pas une autre espèce. C’est bien l’écureuil gris mais dont la couleur de la fourrure diffère. Selon la fédération canadienne de la faune, la couleur noire est souvent dominante dans le nord de l’aire de répartition de l’espèce. Elle est toutefois moins présente vers le sud et même absente au sud des États-Unis. Cela permet d’émettre l’hypothèse que la pigmentation noire serait une adaptation aux basses températures. Pourquoi cette hypothèse? Nous savons tous par expérience que la couleur noire absorbe le rayonnement lumineux et le transforme en chaleur. Pour les sceptiques, je vous invite à aller marcher sous un chaud soleil de juillet. Faites-le, tout de noir vêtu, et refaites l’expérience vêtu uniquement de blanc. Vous n’aurez plus aucun doute.
Les personnes qui nourrissent les oiseaux connaissent bien l’écureuil gris. J’irais même jusqu’à affirmer que certains le maudissent. Lorsqu’il est déterminé à atteindre une mangeoire, il fait preuve d’une persévérance et d’une habileté incroyables. Il peut se transformer en contorsionniste pour parvenir à ses fins.

Au-delà des mauvais coups dont on l’accuse souvent, il s’avère très utile pour faciliter la dispersion des arbres. À chaque année, il pousse dans ma cour du chêne rouge ou du noyer cendré. Quand j’en vois tiger un plan, je le déracine délicatement pour découvrir le gland ou la noix à partir duquel il a germé. Aucun de ces arbres n’est visible de chez moi. Ce sont les écureuils qui ont apporté ces noix ou glands d’ailleurs, pour les cacher dans le sol.

Le tamia rayé
Un autre membre de la famille des sciuridés fréquente sporadiquement notre cour, le tamia rayé. Un hiver il avait même creusé son terrier sous un de nos parterres, pour y hiberner. Le tamia rayé est souvent appelé suisse. Pourquoi? On trouve la réponse dans un bref essai intitulé « Présence linguistique suisse en terre de Champlain ». Son auteur, Pierre Murith écrit « L’analogie entre le pelage d’un écureuil vivant en Amérique du Nord et l’uniforme des mercenaires suisses au service du roi de France allait faire appeler suisse le «tamia rayé» (Tamius striatus). M. Murith, alors membre de la direction du Fichier français de Berne en Suisse, était venu en tant que conférencier à la deuxième biennale de la langue française qui s’était tenu à Québec en 1967.


Micromammifères
Selon l’Atlas des micromammifères du Québec, on trouve 91 espèces de mammifères au Québec. Parmi celles-ci, 23 espèces sont regroupées sous le vocable de micromammifères. Cette catégorie comprend essentiellement les campagnols (souvent appelés mulots au Québec), les souris, les musaraignes et les taupes. On observe plus souvent les traces de leur passage que les individus eux-mêmes. Il arrive parfois de les apercevoir furtivement. J’ai donc eu de la chance, un matin d’automne, d’observer de jeunes souris, probablement des souris sylvestres (Peromyscus maniculatus), qui essayaient de gravir le seuil de mon cabanon.




La souris sylvestre diffère de la souris commune (Mus musculus) par la couleur blanche de son pelage sur le ventre. Par contre elle peut facilement être confondue avec la souris à pattes blanches (Peromyscus leucopus). Selon l’Atlas des micromammifères du Québec, les critères morphologiques sont souvent inadéquats pour différencier les deux espèces et il faut alors s’en remettre aux analyses génétiques. C’est pourquoi j’ai précédemment préféré ajouter le mot »probablement » devant le nom de l’espèce.
Un hercule contorsionniste
Il n’a été question depuis le début de cet article que de mammifères. Mon terrain est aussi peuplé par d’autres espèces du règne animal. Voici, par exemple, un gastéropode que j’observe souvent dans ma haie de physocarpes: l’escargot des jardins (Cepaea hortensis). Sa coquille qu’il traine sur son dos est souvent décorée de jolies bandes en spirales. Cet animal est à la fois un véritable hercule et un contorsionniste. Il est fascinant de l’observer, traînant sur son dos, le poids de son logement. Il peut, malgré son fardeau, grimper sur une tige et se contorsionner en tous sens pour prendre prise d’une feuille à une autre. Cet escargot n’est pas indigène d’Amérique du Nord. Il est originaire de l’Europe. Les scientifiques ont longtemps cru qu’il avait été introduit suite à l’arrivée des premiers européens en terre d’Amérique.

La découverte officielle en 1976 d’une grotte en Gaspésie, à Saint-Elzéar-de-Bonaventure, allait changer la donne. Des sondages dans les sédiments de la grotte, effectués en 1977 et 1978, révélèrent la présence entre autres espèces, de Cepaea hortensis. Selon Pearce et al., 2010, « … les données sédimentologiques de la grotte de Saint-Elzéar suggèrent que C. hortensis était présent en Amérique du Nord avant l’arrivée des Vikings, probablement même plus de 7850 ans avant notre ère. Cepaea hortensis s’est manifestement dispersée de l’Europe vers l’Amérique du Nord sans l’aide des premiers colons européens. La répartition particulière de C. hortensis sur 1700 km de côte nord-américaine pourrait s’expliquer par la dispersion par des oiseaux… ». Voilà une histoire tout de même intéressante pour un simple escargot de jardin.

Un fil qui bouge?
Dans la même haie de physocarpes, un étrange fil jaunâtre attira un matin mon regard. Il semblait bouger sous le vent, fait bizarre car il ne ventait pas. Un fil qui bouge? En y regardant de plus près, ce fil était en fait un long ver qui se tortillait dans tous les sens. Une petite recherche m’a permis de confirmer que ce ver est un nématomorphe, communément appelé ver gordien, en référence au fameux nœud. Selon le chercheur J. Wright, de l’université du Michigan, on trouve habituellement ce ver en milieu aquatique. Il peut toutefois être observé non loin des cours d’eau sur la végétation après des pluies soutenues. Ça semble être le cas de celui observé chez moi.

Ce nématomorphe n’est pas dangereux pour l’humain et la plupart des autres animaux. Il est toutefois parasite de certains insectes comme la sauterelle, la coquerelle ou la mante religieuse. Lorsqu’il parasite un insecte, le ver nématomorphe influence le comportement de son hôte. Ce dernier, pratiquement devenu un zombi, se met à la recherche d’eau pour aller y plonger et s’y noyer. C’est alors que le ver, devenu adulte, sort de son hôte et nage dans l’eau à la recherche de congénères pour s’accoupler.

Pour terminer en beauté
La nature est généreuse. À preuve, tous ces oiseaux, insectes, plantes, fruits et animaux de toutes sortes qui ont été, au fil du temps, aperçus et photographiés dans ma cour ou à partir de celle-ci. Il n’a suffit que de m’arrêter, regarder et surtout prendre le temps. Pour terminer en beauté cette série d’articles du safari au jardin, laissons-nous aller, sans trop d’explications dans la simple contemplation. Voici quelques photos prises au gré des conditions météo, d’une lumière particulière, d’une couleur ou d’une texture accrochant le regard.
















Le voici donc terminé ce safari dans mon jardin. J’espère avoir su démontrer tout au long de celui-ci qu’il n’est pas nécessaire de voyager par monts et vallées pour pouvoir admirer la nature. Quelques pas dehors, quelques regards et la voici tout autour de nous. Cette nature, ne l’oublions jamais, nous en faisons partie au même titre que les autres représentants du règne animal ou végétal. Nous n’en sommes pas les maîtres, nous n’en sommes qu’une composante parmi les autres.
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Merci pour cet article agrémenté de poésie tant visuelle que linguistique !
On l’oublie souvent mais d’autres mammifères remarquables nous côtoient discrètement : les chauve-souris !
Merci à toi Ted pour la lecture et le retour. Tu as tout-à-fait raison pour les chauves-souris, je les ai oubliées. Pourtant, et c’est drôle que tu en parles, un soir cet été, j’étais assis dans ma cour, à la brunante, et pour la première fois depuis quelques années j’en ai vu une survoler ma cour deux ou trois fois. Deux semaines avant, en camping près du marais de Sorel, tous les soirs il y en avait deux ou trois qui patrouillaient au-dessus de nous à notre grand plaisir, car au sol, on se faisait attaquer solide par les maringouins. Bonne fin de soirée et merci encore pour la lecture.
Quel bel article, encore une fois et quelles magnifiques photos ! Même un tout petit bout de jardin est toujours réjouissant, tant y sont reliées d’étonnantes présences.
J’espère que ces articles seront bientôt rassemblés dans un livre ?
Merci xx
Merci beaucoup Elisabeth 🙏🏼 Oui le projet chemine lentement dans ma tête. Depuis quelques mois, c’est le temps qui me manque cruellement. C’est pour cette raison d’ailleurs que mes articles se sont raréfiés cet été. Mais, je ne désespère pas, comme le dit le proverbe: « Petit à petit l’oiseau fait son nid » Bonne fin de soirée chère cousine et merci de me lire et de prendre le temps de commenter, c’est toujours très apprécié.