La première neige?
C’est un beau matin d’automne, il fait frais, il a gelé la nuit précédente et le sol croustille lorsque j’y dépose le pied. Je marche sur un étroit sentier menant vers la grève du fleuve Saint-Laurent. Un bruit soutenu monte de la plage. Un gros saule à contourner, le dernier, et voici la rive. Surprise! Un manteau blanc recouvre l’estran. La première neige d’automne serait-elle déjà tombée? Le bruit entendu plus tôt dans la forêt prend de l’ampleur, il est presque assourdissant. Ça jargonne, cacarde et criaille à l’unisson, on a même l’impression d’entendre parfois japper. Non ce n’est pas de la neige, ça bouge, ça vole. Les grandes oies des neiges sont arrivées, c’est la blanche migration.

Des milliers
Elles sont des milliers posées sur la batture, profitant de la marée basse et du rivage exondé pour se nourrir et se reposer. Elles broutent, comme moutons dans les alpages, les verts pâturages de scirpe d’Amérique. Elle méritent bien ce repos après avoir volé pendant quelques jours, en provenance du nord de la Terre de Baffin. Elles y ont passé l’été pour se reproduire et élever leurs petits.
Impressionnante migration
Au printemps
Chaque année les grandes oies des neiges (Chen caerulescens atlantica) effectuent leur impressionnante migration. Elles passent l’hiver sur la côte est des États-Unis, entre les états du New-Jersey et de la Caroline du Sud. Au printemps, le moment venu, elles s’envolent en direction du Nord, vers leurs territoires de reproduction dans l’Arctique. Leur premier grand arrêt pour se reposer se fait dans notre région. Cette aire de repos, située auparavant presqu’exclusivement dans le corridor du fleuve Saint-Laurent, s’est étendue depuis quelques années vers l’intérieur des terres. On peut maintenant observer des rassemblements importants près du lac Saint-Jean et sur la rive sud, sur le réservoir Beaudet à Victoriaville.

En été
Bien que la majorité de la population se reproduise sur l’île Bylot, au Nunavut, l’aire de reproduction s’étend du bassin Foxe jusque dans la partie nord de l’île d’Ellesmere. Quelques colonies peuvent même se rendre jusque sur la côte ouest du Groenland. Sur l’île Bylot, la concentration de nids peut atteindre une densité de 400 par kilomètre carré. Pourquoi donc se rendre si loin, dans un milieu en apparence peu hospitalier, pour se reproduire et élever ses petits?
Selon le chercheur Pierre Legagneux, elles migreraient en Arctique pour bénéficier des 24 heures de lumière du jour en été, et pouvoir ainsi se nourrir en permanence. Une autre hypothèse serait l’évitement de prédateurs. En effet, il y a beaucoup moins de prédateurs potentiels dans cette région. Pendant ce court été, après l’accouplement, la femelle pond de quatre à cinq œufs qu’elle couvera pendant en moyenne 24 jours. Pendant ce temps, le mâle monte la garde à proximité.
En automne
En automne c’est le chemin inverse. Une première étape de plus de 1000 kilomètres vers le sud les ramène jusque dans la péninsule d’Ungava au Nouveau-Québec. Elles s’y rassemblent et y passent quelques jours. La deuxième étape les conduira à notre latitude, près du fleuve Saint-Laurent. Environ 80% des oies s’arrêtent alors ici pour y passer en moyenne 19 jours. Par la suite, elles gagnent leurs quartiers d’hiver sur la côte américaine. Ce voyage complété, elles auront fait environ 4000 kilomètres. Sur l’aller-retour, les oies adultes franchiront ainsi plus de 8000 kilomètres entre mars et la fin décembre.

Le vol
Si la grande oie des neiges est une bonne marcheuse et nageuse, c’est toutefois par le vol qu’elle se distingue. Pour parcourir les milliers de kilomètres de ses migrations annuelles, elle peut compter sur de solides ailes atteignant une envergure de un mètre cinquante chez l’adulte. Ses ailes lui permettent de voler à une vitesse de croisière de 55 km/h et même d’atteindre 95 km/h au besoin.
Ce qui est le plus remarquable toutefois est l’adaptation comportementale que cet oiseau a adopté pour le vol: la formation en V. En volant ainsi, chaque oie diminue le frottement de l’air sur celle qui la suit. L’oie de tête est fréquemment remplacée par une autre et ainsi de suite, ce qui permet de réduire la fatigue. Ce travail d’équipe, combiné à la puissance et l’envergure des ailes, permet aux oies de voler parfois sur des distances pouvant atteindre jusqu’à 1 000 km sans interruption.


Prouesse de la nature
En automne lorsqu’elles arrivent, en y regardant bien, on remarque que plusieurs de ces oies sont grises avec des plumes blanches et qu’elles sont de taille légèrement inférieure. Ce sont les petits de l’année. Quand je les observe, je ne peux que m’émerveiller devant une telle prouesse de la nature. Il y a quelques semaines à peine, avant la mi-juillet, cet oiseau qui est devant moi était un œuf. Il vient néanmoins de parcourir près de 3000 kilomètres contre vents, pluie, brouillard et prédateurs. Et voilà, il est ici, sur la grève du Saint-Laurent, broutant sur l’estran près de ses parents. Je ne peux m’empêcher d’être impressionné. Le couple s’occupe ainsi de ses petits pendant parfois plus d’un an. Les oies s’accouplent pour la vie. Si un conjoint meurt, l’autre ne reprendra pas de partenaire.




Une caractéristique particulière
Il existe deux types de coloration chez l’oie des neiges, la forme claire et la forme sombre. La forme claire, c’est-à-dire avec le plumage blanc sauf au bout des ailes, est la forme dominante. Chez la forme foncée, le plumage de l’adulte est de couleur bleu-gris, sauf la tête et le haut du cou qui sont blancs. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’on les appelle aussi les oies bleues. Ces dernières sont beaucoup plus rares, ne formant qu’environ quatre pour cent de la population. La tendance serait à la hausse toutefois. Cette coloration différente est due à l’expression d’un gène dominant de la coloration foncée.


Une espèce inspirante
Observer ces milliers d’oies et les entendre ne peut qu’être inspirant. À preuve, les nombreux photographes dont je fais partie, se massant sur les berges pour immortaliser leurs formes, le jeu de la lumière sur leur blanc plumage ou le moindre mouvement. Attention toutefois, lorsque les grandes oies des neiges se posent chez nous, c’est pour s’y nourrir et s’y reposer. Notre région constitue pour elles une étape cruciale pendant leur migration. C’est pourquoi il est important d’éviter de les déranger. Au Canada, le fait de les déranger constitue une infraction en vertu de la Loi de 1994 sur la convention concernant les oiseaux migrateurs.
Au fil du temps la grande oie des neiges a su inspirer de nombreux artistes. Tombé sous leur charme, Jean-Paul Riopelle s’est installé à l’Ile-aux-Grues où il a passé les années 80 à les peindre. Félix Leclerc les a chantées dans Le tour de l’Île.
« Au mois de mai, à marée basse. Voilà les oies. Depuis des siècles, au mois de juin, parties les oies. »
Félix Leclerc
Laissons le mot final à Félix-Antoine Savard qui leur a si bien rendu hommage dans son livre L’Abatis dont voici un extrait «
« Alors, après des jours et des jours de transmigration, lorsque, au bout du vent de la nuit, luisent les grèves; et quand apparaît enfin la batture rousse au bas du cap Tourmente (…) le triangle ailé se brise, les oies tombent, confuses, tapageuses, et s’abattent comme une blanche giboulée parmi l’aube d’avril. »
Félix-Antoine Savard

Ressources en ligne
Fédération canadienne de la faune – Faune et flore du pays. Pour la recherche utiliser les mots clés « grande oie des neiges »
The Cornell Lab – All About Birds (en anglais seulement). Pour la recherche utiliser les mots clés « Snow Goose »
Radio-Canada – Ici Bas-Saint-Laurent. Pour la recherche utiliser les mots clés « migration printanière, oies des neiges »
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Merci Yves ton article est tellement intéressant 🤔 , j’apprécie beaucoup.
Merci beaucoup Audrey d’avoir pris le temps de le lire et de le commenter🙏🏼😊🙏🏼. C’est très apprécié. Bonne fin de journée.🌞👋🏻