La chaire
« Je me souviens » n’est pas qu’une devise, c’est aussi une activité, parfois amusante, que nous permet notre cerveau. Je me souviens, donc, quand j’étais enfant, de ces dimanches matin qui commençaient invariablement par la messe. Pour je ne sais quelle obscure raison, ma mère avait statué que nous allions toujours à celle de six heures trente. À l’époque, une partie des chants et des prières était encore en latin, donc je n’y comprenais rien. Un des souvenirs les plus fidèles qu’il me reste de ces messes, est le moment où le curé s’apprêtait à faire son sermon. Pour ce faire, il devait monter un escalier le menant à la chaire. Cette chaire, faite de bois et sculptée par les frères Médard et Jean-Julien Bourgault, était juchée sur un piédestal. Pour y accéder, le prêtre devait monter un escalier également fait de bois.
Des craquements inquiétants
Était-ce dû à l’âge du bois, au poids de l’officiant ou à ses genoux vieillissants? Toujours est-il que pendant que montait le prêtre, des craquements inquiétants se faisaient souvent entendre. Dans l’assistance, quelques épaules légèrement tressautantes témoignaient de la lutte de certains pour retenir leurs rires. Rendu en haut de l’escalier, le prêtre ouvrait une petite porte qu’il claquait légèrement en la refermant. Le claquement du loquet avait vite fait de ramener à l’ordre les fidèles. Les toux, raclements de gorges et toutes velléités de rires s’arrêtaient sur le champ, le sermon pouvait commencer. Si je me souviens de ces détails, ma mémoire a par contre complètement oublié la moindre parole de ces interminables sermons. En regardant le prêcheur perché (nous disions jouqué) dans la chaire, j’étais bien loin de me douter qu’il existait une plante dont le nom évoquait cette scène, l’arisème petit-prêcheur.
Se faire discrète
S’il est une plante dont la fleur sait se faire discrète, c’est bien l’arisème petit-prêcheur (Arisaema triphyllum). Pour l’oeil qui ne l’a jamais vue, trouver cette fleur relève presque du hasard. À prime abord, lorsqu’on s’approche d’un plant, tout ce qu’on voit ce sont ses feuilles qui rappellent celles de l’herbe à puce. Pas étonnant, dans ces circonstances, qu’on s’en éloigne parfois sans le savoir. Si par contre on prend la peine de s’y pencher, on découvre alors cette fleur magnifique et assez particulière.



Serpentaire du Brésil
De la même famille que le chou puant dont il a déjà été question dans un article précédent, le petit prêcheur possède une structure d’inflorescence similaire, c’est-à-dire un spathe à l’intérieur duquel s’élève le spadice qui porte les fleurs minuscules. Le spathe est une feuille enroulée en forme de cornet. Dans le cas présent il évoque la chaire. Le spadice qui s’élève en son centre personnifie pour sa part le prêcheur pendant son sermon. De cette analogie est venu le nom de la plante. Elle ne s’est pas toujours appelée ainsi toutefois. Déjà en 1620, l’arisème petit-prêcheur était mentionnée dans les écrits de Gaspard Bauhin, un médecin botaniste européen, sous le nom de serpentaire du Brésil. Au fil du temps (source: Vascan) elle a aussi été désignée sous les noms de pied-de-veau triphylle, gouet triphylle, oignon sauvage, oignon doux et arisème rouge-foncé.

Ne pas la cueillir
Le petit prêcheur a une croissance très lente et peut vivre plus de cinquante ans. La plante est toxique car elle contient de l’acide oxalique dans toutes ses parties et tout particulièrement dans son bulbe qu’on appelle corme. Voici donc au moins deux bonnes raisons de ne pas la cueillir .
Un trait assez particulier
L’arisème petit prêcheur est dioïque, c’est-à-dire que les fleurs mâles et femelles sont sur des plants différents. Rien de spécial jusqu’ici, plusieurs plantes optent pour cette stratégie de reproduction. Au début, pendant au moins quatre ans, la plante est stérile. La première floraison sera mâle. Après quelques années les inflorescences ne produisent que des fleurs femelles. Si certains événements surviennent, comme par exemple des feuilles détruites ou des mauvaises saisons de croissance, les fleurs peuvent alors changer de sexe, ce qui constitue tout de même un trait assez particulier. En automne, ses feuilles sont disparues mais on peut observer ses fruits d’un rouge luisant. Ils sont appréciés par certains oiseaux, écureuils et souris des bois. Ce faisant, ces animaux transportent dans leurs fèces les graines qu’ils contribuent à disséminer.

Dans l’art
La peintre Georgia O’Keeffe, en plus de peindre le chou puant dont nous avons déjà parlé, a réalisé une série de six toiles ayant pour modèle le petit prêcheur. Il est d’ailleurs assez paradoxal et amusant de lire ce que disait la peintre au sujet des fleurs. « Je hais les fleurs – Je les peins parce qu’elles coûtent moins cher que les modèles et qu’elles ne bougent pas ». Le photographe américain Robert Mapplethorpe s’est également intéressé à la plante. Il en a fait une magnifique photo intitulée Double Jack in the Pulpit sur laquelle on voit les spathes de deux spécimens côte-à-côte dans une composition très graphique et épurée. Cette photographie fait partie de la collection du Whitney Museum of American Art à Manhattan.
Faites vite!
Si vous allez vous promener en forêt dans un secteur un peu humide, ouvrez l’oeil. Si vous voyez des feuilles ressemblant à celles de l’herbe à puce, voici quelques conseils. Approchez-vous, n’y touchez pas mais regardez attentivement. Lorsque vous serez parfaitement certains de ne pas être en présence d’herbe à puce, écartez délicatement les feuilles et penchez-vous un peu. Il y a des chances que vous découvriez le petit prêcheur bien dressé dans sa chaire rayée de pourpre. La floraison de cette plante s’achève mais, dépendant des régions, on peut encore l’observer en cette mi-juin. Un petit conseil toutefois, faites vite.

Pour être informés de la publication d’un nouvel article, je vous invite à vous abonner à Photo-Nature-Culture en remplissant le formulaire ci-dessous. C’est gratuit!
Si vous ne recevez pas un message de confirmation dans les minutes qui suivent, vérifiez votre boîte de courriels indésirables, si le message s’y trouve, ajouter l’expéditeur à vos courriels autorisés. Merci beaucoup et à bientôt.
Que du bonheur, Yves, de te lire!
J’apprécie 😍
Danielle
Merci beaucoup Danielle, c’est très gentil. Je te souhaite un bon dimanche et, pourquoi pas, que l’été arrive enfin. 😘