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Récemment pendant la dernière semaine de mai, j’ai eu la chance de visiter le Cap Ferré. Ce petit coin, très spécial, est littéralement devenu pour moi un lieu de pèlerinage. J’essaie d’ailleurs d’y faire un saut à chacun de mes voyages en Minganie. J’ai déjà écrit sur ce lieu et si je me permets d’y revenir c’est pour vous présenter une minuscule fleur dotée d’une grande robustesse: la saxifrage à feuilles opposées.

saxifrage à feuilles opposées
La saxifrage à feuilles opposées (Saxifraga oppositifolia)

‘Une jolie fleur’

J’avais à peine trouvé le titre de cet article que m’est venue en tête une chanson. Sans préméditation, ‘Une jolie fleur’, de Georges Brassens s’est invitée et je me suis mis à la fredonner. Si les méandres du subconscient sont pour moi terra incognita, je ne me prive pas d’en être chaque fois étonné. Est-ce la chanson qui m’a soufflé le titre ou le titre qui m’a rappelé la chanson? Quoiqu’il en soit, j’en ai, de toute évidence, emprunté une ligne. J’y ai changé la vache par le marteau-piqueur, ce qui en prime m’a donné une rime et le titre de cet article « Un marteau-piqueur déguisé en fleur».

Saxifraga

Un peu d’étymologie nous permettra de mieux comprendre le nom et le caractère, un peu spécial, de la saxifrage. Son nom latinsaxifraga, découle de saxum qui signifie pierre et de frangere qui veut dire briserOn a baptisé ainsi la plante à cause des propriétés qu’on lui attribuait, dans la médecine ancienne, à briser les calculs rénaux, aussi appelés « pierres sur les reins » en langage familier.

Dans un autre ordre d’idée, selon l’Encyclopédie canadienne la signification du terme « qui brise les rochers » ferait également allusion aux racines qui se fixent dans les fissures des rochers.

saxifrage à feuilles opposées
La moindre fissure ou le plus petit espace entre les pierres lui permet de s’y fixer

Le printemps cette année

Le printemps cette année a tardé à s’installer dans plusieurs régions du Québec. Comme chaque année, ce retard s’atténuera mais pour l’instant il en est ainsi. Ce retard, nous avons pu l’observer dans le décalage des périodes de développement des bourgeons, des feuilles et des fleurs. Voici un exemple observé récemment.

Retour en arrière

Retour en arrière, pour un petit saut de quelques jours. Je marche donc sur la lande du Cap Ferré. Sur l’eau, près de la rive, quelques groupes éparses d’eiders à duvet flottent, plongent, refont surface et flottent à nouveau. Sur la grève rocheuse, dans les laisses de marées trainent des morceaux de bois, des coquillages, des restes de crustacés, et bien d’autres objets. Je peux observer tout ce qui a flotté un jour dans ces parages avant d’être rejeté sur la côte par les vagues. Un peu plus haut sur la lande, à part les mousses, les lichens et les genévriers rabougris et sculptés par le vent, c’est l’absence de fleurs qui m’étonne.

eider à duvet
Au large flottaient les eiders à duvet (Somateria mollissima)
carapace oursin vert
La grève était jonchée de fragments de coquillages. Ici la carapace d’un oursin vert (Strongylocentrotus droebachiensis).
capsule ogivère , buccin commun
Ces étranges amas qui roulaient au vent sont des capsules ovigères de buccin commun. La femelle de ce gastéropode produit ces capsules dans lesquelles elle pond ses oeufs. Chaque femelle peut produire en moyenne 140 capsules contenant chacune des milliers d’oeufs.
Cap Ferré
Ce printemps, le sol de la lande était pratiquement dénudé de végétation mis-à-part quelques plaques de mousse et un peu de genévrier rampant.

Deux ans auparavant

Pourtant, deux ans auparavant, à une semaine d’intervalle, j’étais au même endroit et cette fois c’est la diversité et l’abondance de fleurs qui m’avaient étonné. J’y avais observé, entre autres, la primevère laurentienne, la dryade à feuilles entières, le cypripède jaune à pétale plat et l’orpin rose, tous en fleurs et en belle abondance.

dryades à feuilles entières
À sept jours à peine d’intervalle, deux ans auparavant, la lande était couverte de fleurs, comme ces dryades à feuilles entières (Dryas interfolia).
 primevère laurentienne
On pouvait également observer la primevère laurentienne, (Primula laurentiana) en floraison.
cypripède jaune à pétales plats
Mon coup de coeur cette année-là, le cypripède jaune à pétales plats (Cypripedium calceolus L. var. planipetalum).
orpin rose
Sans oublier bien entendu l’orpin rose (Rhodiola rosea). Un échantillon de ce qui était sur place en 2024 à la même période.

Cette année, sept jours plus tôt, rien… Rien? Pas tout-à-fait!

De petits monticules

J’aperçois tout-à-coup de petits monticules, éparpillés ça et la, sur le sol caillouteux. Ils font en moyenne la taille d’un béret. Leur forme me ramène à mon enfance, évoquant les bouses de vaches qu’il fallait éviter, quand nous marchions dans les champs des fermes laitières du voisinage. La ressemblance s’arrête là. Les monticules sont ici formés par des feuilles très compactes, coiffées par de jolis tapis de fleurs colorées d’un mauve violacé, des saxifrages à feuilles opposées.

Elles sont petites ces fleurs mais en les observant, on en déduit très vite qu’elles sont d’une robustesse sans pareille pour pouvoir s’installer à cet endroit. Elles poussent au travers du roc, sur la plage exposée aux marées, dans les talus d’érosion et sur les pentes des falaises. Bref il y en a presque partout en ce milieu inhospitalier.

saxifrage à feuilles opposées
Éparpillées sur le sol hostile, de petites talles de saxifrage poussent ça et là au travers du rocher et des cailloux.
saxifrage à feuilles opposées
Un petit monticule formé d’un amas de fleurs.

Une plante arctique-alpine

Ne la cherchez pas dans les flores locales, on en parle point, ni dans la Flore laurentienne, ni dans les guides Fleurbec. Je l’ai trouvée dans un vieux guide sur les plantes sauvages des montagnes Rocheuses, où elle est présentée comme une plante arctique-alpine. C’est donc dire que son habitat habituel se trouve en milieu arctique ou en montagne, en haut de la limite des arbre. Que fait alors cette plante en Minganie, sur le bord du golfe Saint-Laurent?

saxifrage à feuilles opposées
Considérée à la fois comme une espèce alpine et une espèce arctique. Il serait en principe très peu probable de trouver cette plante près de la mer en Minganie. Elle pousse ici, dans la lande, à des centaines de kilomètres au sud de son aire de distribution arctique. Elle y pousse également à quelques centaines de mètres plus bas que les plantes alpines. Et pourtant elle est bien implantée en Minganie.

Les conditions rigoureuses

Selon Parcs Canada, la lande qu’on retrouve en Minganie, en milieu maritime, procure à la flore qui s’y développe un habitat « …qui s’apparente à la fois à la toundra arctique et aux sommets alpins.» En gros, lors du retrait des glaciers il y a environ 10 000 ans, ces plantes se seraient graduellement installées à cet endroit. Comme les conditions rigoureuses y sont peu propices à l’établissement d’autres espèces, mais qu’elles conviennent à certaines espèces arctiques ou alpines, elles y sont restées. Pourquoi dans ce cas ce ne sont pas toutes les espèce arctiques-alpines qui s’y installent? 

Le roc calcaire, donc très alcalin, compose les affleurements rocheux de la lande maritime du Cap Ferré et des îles de Mingan. Le calcaire est une roche sédimentaire, principalement formée de carbonate de calcium. Les plantes qui croissent dans ce type de milieu doivent donc être très tolérantes au calcium, on les qualifie d’ailleurs de calcicoles. Les landes des îles de l’archipel de Mingan et du Cap Ferré accueillent ainsi plus de 30 espèces de plantes arctiques-alpines. Ces plantes peuplent donc cet environnement, à des centaines de kilomètres au sud de leur aire normale de répartition, et à des centaines de mètres sous l’altitude où elles croissent en montagne. Voilà le plus bel exemple de la relation qui doit exister entre une plante et son milieu, pour y permettre sa présence viable.

saxifrage à feuilles opposées
En haut d’une falaise, au bord du vide, (…)
saxifrage à feuilles opposées
(…) ou en bas d’un talus d’érosion, exposée aux fortes marées, la saxifrage a réussi à s’établir.

Un emblème

La saxifrage à feuilles opposées est la fleur emblématique du Nunavut. On peut l’apercevoir sur les armoiries de ce territoire. On trouve d’ailleurs sur la page web de l’assemblée législative du Nunavut une intéressante description de cette plante. En voici quelques points saillants. C’est l’une des premières plantes arctiques à fleurir au printemps. On l’appelle Aupilaktunnguat en langue inuit, ce qui signifie « quelque chose ressemblant à des taches de sang ». Les pétales de la fleur sont généralement mauves, créant dans la toundra des taches de couleur qui contrastent avec la blancheur de la neige.

Cette plante joue plusieurs rôles dans la culture nordique. Son pic de floraison coïncide généralement avec la saison de mise-bas des caribous. La fleur comestible possède un goût sucré qui est recherché dans les régions où les baies sont peu abondantes. Les feuilles et les tiges peuvent être utilisées pour faire du thé. Les fleurs auraient également des propriétés médicinales en soulageant les problèmes gastriques. À l’époque où le tabac était un produit rare et recherché, on y ajoutait des feuilles de saxifrage.

Tout simplement

Voici donc tout ce qui découle de la simple rencontre d’une toute petite fleur, observée en marchant sur une lande de Minganie. Je l’ai vue, j’ai pris le temps de m’y arrêter, de la photographier et surtout de l’admirer. À mon retour je l’ai identifiée tout en cherchant à mieux la connaître. J’ai alors découvert à son sujet tous ces petits détails que je désire tout simplement vous partager. Vive la curiosité!

saxifrage à feuilles opposées
La rencontre d’une toute petite fleur, pour peu qu’on s’y arrête, peut devenir une mine de découvertes.

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Cet article a 4 commentaires

  1. Alexandra

    Super intéressant ! J’en ai appris beaucoup !

    1. Yves

      Merci beaucoup Alexandra! L’an prochain ce sera à ton tour d’aller l’admirer.

  2. Lina

    Merci Yves.
    Très passionnant.

    1. Yves

      Merci beaucoup Lina, il y a bien des beautés sur la Côte-Nord 😉

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Un marteau-piqueur déguisé en fleur

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