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Un petit coin de paradis

De retour de Minganie où mon travail m’a récemment amené pour quelques jours, je m’en voudrais de ne pas vous parler d’un endroit vraiment spécial. Cet endroit, près de Havre-Saint-Pierre, c’est le Cap Ferré. Chaque fois que je me rends dans cette région, lorsque je réussis à me libérer de nos horaires plutôt chargés, je file vers ce petit coin de paradis.

Trois mondes différents

En arrivant, c’est d’abord le bruit des vagues qui m’accueille. Ce bruit, ténu par temps calme, se change en un fracas presque étourdissant par temps de vagues. Il en va de même pour le bruit du vent puisque de son souffle grossissent les vagues. Il y a aussi, omniprésente, l’odeur de la mer. Une odeur iodée, ponctuée par moments de celle des massifs de résineux sur la côte. En marchant, trois mondes complètement différents (la mer, la lande et la forêt) s’offrent à mon regard qui ne sait plus où s’arrêter tant il y a de choses à voir.

La mer et les eiders

D’un côté, c’est la rive rocheuse et la mer qui la sculpte inlassablement de ses vagues. Près du rivage, il n’est pas rare d’apercevoir des crèches d’eider à duvet, ces rassemblements de canetons placés sous la protection de quelques femelles. Il est impressionnant de voir ces minuscules canetons, d’apparence si fragile, disparaître dans le creux des vagues et réapparaître sur leurs crêtes en nageant déjà avec tant d’aisance. Pour ceux qui seraient intéressés, un excellent reportage a été présenté lors de l’émission radiophonique « La nature selon Boucar » du 11 juin 2022 . La mer ici c’est le golfe Saint-Laurent où, par temps clair, on peut apercevoir loin au large l’île d’Anticosti.

La rive rocheuse du Cap Ferré
Le Golfe Saint-Laurent et son rivage au Cap Ferré.
Au cap Ferré, une crèche d'eiders à duvet.
Une crèche d’eiders à duvet, sept mères et beaucoup de canetons.

Mousses et résineux

À l’opposé de la mer, c’est en avant-plan un paysage de mousses et de résineux rabougris, aux troncs et aux branches tortueux, façonnés par le vent. On dirait une forêt de gros bonzaïs. Plusieurs de ces arbres sont morts. Le gris de leurs troncs tranche sur le vert de l’épaisse couche de mousse qui recouvre le sol. Plus loin derrière, la forêt borde cet univers particulier. On se croirait dans un autre monde où nous serions à peine étonnés de voir surgir des personnages de Tolkien.

Au cap Ferré: paysage de mousse et d'arbres rabougris.
Chicots desséchés, d’épais tapis de mousse, des paysages presque surréalistes par temps brumeux d’où…
Au cap Ferré: paysage de mousse et d'arbres rabougris.
… on ne serait aucunement étonné de voir apparaître des créatures de certaines oeuvres de Tolkien.

La lande

Au centre, entre mer et forêt, là où se situe le sentier, c’est la lande. Voici la définition qu’en fait Parcs Canada « On reconnaît la lande aux caractéristiques suivantes : une végétation au ras du sol et des conditions climatiques rigoureuses en milieu maritime ». Il m’apparaît important de préciser ici que cette définition s’applique à ce milieu en ce lieu bien précis. Il existe des landes partout dans le monde ailleurs qu’en milieu maritime. Quoiqu’il en soit, ici au Cap Ferré, c’est ce milieu qui me fascine le plus. On croirait à prime abord ce sol aride et peu accueillant. C’est là, pourtant, que pousse une improbable flore : abondante, diversifiée et aux caractéristiques passionnantes.

Quelle chance de pouvoir observer en ce lieu, au niveau de la mer, certaines plantes habituellement associées au domaines arctique et alpin. Au fil de son évolution, cette flore s’est adaptée à ce milieu pour y croître et s’y reproduire de façon viable. Peu importe où se pose mon regard, des taches multicolores m’invitent à m’approcher et m’attarder. Ces taches, ce sont des populations de primevère laurentienne, de primevère du Groënland, de cypripède jaune à pétales plats, de dryade à feuilles entières et d’orpin rose, pour ne nommer que celles-ci. Le séneçon fausse-arnica n’est malheureusement pas encore en floraison mais ses feuilles trahissent sa présence et laissent imaginer le jaune des fleurs qui suivront. Je n’ai pas trouvé le chardon de Mingan mais je sais qu’il est là. Ce sera pour une prochaine fois…

Au cap Ferré: La lande.
Entre la mer et la forêt boréale, voici la lande.
Au cap Ferré: Dryades à feuilles entières.
Une talle de dryades à feuilles entières (Dryas integrifolia)
Au cap Ferré: Cypripède jaune à pétales plats.
Le cypripède jaune à pétales plats (Cypripedium calceolus L. var. planipetalum)
Au cap Ferré: La primevère Laurentienne.
La primevère laurentienne (Primula laurentiana)
Au cap Ferré: La primevère du Groënland.
La primevère du Groenland (Primula egaliksensis)
Au cap Ferré: Campanules de Giesecke.
Campanule de Giesecke (Campanula gieseckeana)
Au cap Ferré: Séneçon faux-arnica.
Séneçon faux-arnica (Senecio pseudo-arnica) avant floraison.

450 millions d’années

Ce sentier qui serpente dans la lande, me conduit vers des formations rocheuses calcaires datant de l’Ordovicien supérieur, soit il y a près de 450 millions d’années. Elles sont semblables à celles qu’on retrouve sur les îles qui font la renommée du Parc de l’Archipel de Mingan. Il semblerait d’ailleurs que ce soit un des seuls endroits sur le littoral où on peut les observer. C’est à cet endroit, sur le plateau rocheux, que plonge dans une chute le ruisseau rouge qui doit son nom à la couleur de son eau. 

Au cap Ferré: Falaises calcaires.
Les falaises calcaires du Cap Ferré.
Au cap Ferré: Les chutes du Ruisseau Rouge.
Les chutes du ruisseau Rouge.

Amoureuses

À part les eiders à duvet, quelques cormorans et les bruants chanteurs, la faune rencontrée ce matin-là n’est pas très diversifiée mais elle est très abondante. Le vent plutôt léger favorise la présence d’une multitude de mouches noires qui sont très affectueuses. Affectueuses n’est peut-être pas le mot, j’irais jusqu’à dire qu’elles semblent plutôt amoureuses de ma personne ou du moins de ce qu’elles soutirent sous ma peau. Il y a des amours dont on peut volontiers se passer… 

Ce que j’aime

Après avoir observé cette flore, admiré la géologie et les paysages, écouté le bruit de la mer ou des oiseaux marins, il est impossible de repartir indifférent. Ce que j’aime de cet endroit c’est toute cette diversité rassemblée en un seul lieu. De la fleur rare au monolithe sculpté par le temps, je peux affirmer n’avoir jamais été en présence de tant de beauté rassemblée en à peine un kilomètre de marche. L’unicité de ce lieu nécessite sa préservation. La lande est un milieu où les plantes ont la vie dure, d’où l’importance de ne pas les piétiner ou encore moins de les cueillir. Soyons tous respectueux de ce milieu exceptionnel, comme nous devrions toujours l’être d’ailleurs en nature.

Au cap Ferré: Le cypripède jaune à pétales plats.
Une magnifique plante rare à protéger: le cypripède jaune à pétales plats, une de nos orchidées du Québec.
Au cap Ferré: Le monolithe du Cap Ferré.
Le monolithe du Cap Ferré.

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Cet article a 10 commentaires

  1. Marie-France Richard

    Merci Yves. Tu nous donnes envie d’y aller mais le plus merveilleux c’est que tu nous donnes l’impression d’y être déjà en te lisant… on voit, on sent et on entend ce que tu nous décris par la finesse et l’intensité de tes mots. MERCI

    1. Yves

      Merci beaucoup Marie-France, bien content que ça te plaise. Je te souhaite une belle fin de journée.

  2. Christiane Richard

    Comme c’est beau, tout ça que je ne verrai jamais…
    J’allais demander où ça se trouve exactement mais mieux vaut pas, ce serait piétiné dans la semaine qui vient. Tu peux cependant nous dire d’où ce cap Ferré tient son nom? Je te souhaite d’autres belles découvertes estivales. Christiane

    1. Yves

      Merci Christiane. Je n’ai pas trouvé pourquoi on l’appelle le Cap Ferré. En fait à Havre-Saint-Pierre tout le monde appelle ce secteur La Grande Pointe mais sur les cartes et avis de Parcs Canada c’est le Cap Ferré. Bonne fin de journée.

    1. Yves

      Merci beaucoup! Oui nous sommes chanceux d’avoir de si beaux paysages chez-nous. Bonne fin de soirée à vous.

  3. Tessa Goulet

    Bonjour Yves. Ce blogue est très bien fait et très intéressant. Bravo! Je n’ai pas d’auto mais je sais qu’il y a un bateau qui alimente la Côte Nord et qui prend quelques passagers à la fois. Mon amie Louise en a fait le circuit en juin dernier et en est revenue charmée par toutes les beautés de la nature. Je pense en faire l’expérience l’an prochain. Ravie de lire tes commentaires sur la nature. De mon côté, je m’exprime sur les lectures que je fais sur le site GoodRead, si jamais tu as envie de connaître mes opinions sur la littérature… Bonne continuité.

    1. Yves

      Allô Tessa! Je te remercie beaucoup de tes gentils commentaires, c’est très apprécié. Oui il y a un bateau, c’est le Bella Desgagnés. Il fait la « run de lait » des villages de la Basse-Côte-Nord et va aussi à Anticosti. Je ne me suis pas encore inscrit à GoodRead mais c’est dans mes projets. Bonne soirée à toi.

  4. Helene

    Article très intéressant Yves . Même après plusieurs voyages sur la côte nord je n’ai jamais autant appris qu’en te lisant .

    1. Yves

      Merci beaucoup Hélène pour ton commentaire, c’est très apprécié et ça me donne l’énergie de poursuivre dans cette veine. Merci et bonne soirée à toi chère cousine.

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Le Cap Ferré, beau mais fragile…

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