Être qualifié de puant ou de fétide, en latin (Symplocarpus foetidus), ne fait sûrement pas du chou puant la plus poétique de nos plantes. Malgré son nom peu invitant, cette singulière représentante du règne végétal mérite pourtant qu’on s’en approche et s’y attarde. De toute notre flore, c’est la première plante à fleurir, même sous la neige. Sa forme est particulière et les apparences qu’elle prend pendant son cycle annuel sont si différentes, que du printemps à l’automne, on ne dirait pas la même espèce. Même son nom vernaculaire peut changer selon les auteurs, en symplocarpe chou puant, symplocarpe fétide ou tabac du diable. Il m’aura fallu consulter la Base de données des plantes vasculaires du Canada pour trancher. Enfin, le point le plus intéressant est sa capacité à réguler sa température en produisant de la chaleur. Ce mécanisme de production de chaleur, on l’appelle la thermogenèse.

La thermogenèse
Avant d’aller plus loin, il est important d’expliquer ce qu’est la thermogenèse, car ce phénomène nous amènera par la suite à mieux comprendre certaines particularités du chou puant. Selon un article de Barabé et Giberneau, paru dans le magazine « Pour la Science », « La thermogenèse regroupe les mécanismes grâce auxquels un organisme accumule de l’énergie thermique, ce qui élève sa température.» Toujours selon ces chercheurs, le contraire de la thermogenèse, c’est-à-dire la perte de chaleur, se nomme la thermolyse. L’ajustement entre ces deux phénomènes permet à un organisme de contrôler sa chaleur et d’effectuer ce qu’on appelle la thermorégulation, qui vise le maintient de la température corporelle. Ce mécanisme est généralement l’apanage des animaux à sang chaud. Quel est le rapport avec notre chou puant, me direz-vous? Patience, j’y arrive, vous répondrai-je.
Un groupe très sélect
Bien que toutes les plantes supérieures produisent de la chaleur lors du processus de respiration, les quantités en sont très faibles et se dissipent vite. La thermogenèse produite pendant une période bien précise et au niveau des organes reproducteurs ne se produit que chez quelques familles. Pour sa part, la thermorégulation au sens strict, n’est connue que chez quatre espèces dans le monde. Notre chou puant fait donc partie d’un groupe très sélect. Les trois autres espèces sont: un philodendron qui pousse en Guyane, le lotus sacré (fleur nationale de l’Inde) et la Rhizanthes lowii, une plante parasite qui pousse à Bornéo. Mentionnons également que de ce groupe, le chou puant est celui dont la thermorégulation est la plus précise. Ainsi, malgré une variation de 10°C de la température ambiante, la température de son inflorescence ne variera que de 0,9°C. Selon Seymour et Blaylock de l’Université d’Adélaïde, la plante peut conserver plus de 34°C de différence entre la température de son inflorescence et celle du milieu ambiant. Cette chaleur ne passe pas inaperçue si vous vous promenez en mars ou avril dans un boisé humide.
Un trou dans la neige
La couche de neige qui tarde à fondre malgré l’arrivée du printemps n’arrête pas le chou puant. La chaleur qu’il produit fait simplement tout fondre autour de lui, créant un trou dans la neige. Au centre de ce trou, la plante trône fièrement. Elle est alors en pleine floraison. Nous en avons déjà parlé dans un article précédent, on dit de ces plantes, dont la floraison précède le feuillage, qu’elles sont prothéranthes. J’aime beaucoup observer ce spectacle du chou puant qui semble, tout simplement, défier l’hiver. À quoi lui sert de produire ainsi de la chaleur?

Les rôles proposés pour la thermogenèse
Plusieurs rôles ont été proposés pour la thermogenèse. Elle contribuerait à la protection des fleurs en période de froid. Combinée à la thermorégulation, elle aiderait à maintenir une température optimale nécessaire au développement de l’inflorescence ou à la production du pollen. La chaleur produite pourrait également favoriser l’ouverture du spathe, qui entoure l’inflorescence. De façon plus générale, elle pourrait favoriser l’ouverture d’autres organes comme, par exemple, ceux qui sont nécessaires à la libération du pollen. La chaleur pourrait aussi aider à volatiliser et disperser des substances odorantes qui attirent les insectes pollinisateurs. Enfin, la chaleur produite dans la chambre florale de la plante permettrait à certains insectes d’économiser de l’énergie et d’y être davantage actifs, facilitant ainsi la pollinisation. Si vous êtes intéressés à en connaître davantage sur le sujet, j’ouvre ici une parenthèse pour vous inviter à lire l’excellent article de Barabé et Giberneau. On y trouve de nombreuses photos et illustrations qui complètent magnifiquement les propos.

Changement d’apparence
Une autre facette intéressante du chou puant, c’est son changement complet d’apparence au fil de sa croissance. Sa précocité et la chaleur qu’il dégage nous le font apparaître sous sa forme singulière. Impossible de le manquer dans son halo de fonte, on le dirait sorti d’un hublot percé dans la neige. Nous le voyons alors en pleine floraison. Ce que nous apercevons d’abord c’est une enveloppe épaisse et spongieuse, en forme de cornet ou de coquillage, d’un rouge brun luisant. On appelle cette enveloppe le spathe. Ce spathe entoure et protège l’inflorescence de la plante, aussi nommée spadice. Ce type de floraison est un trait particulier de la famille des aracées, dont fait partie le chou puant. L’arisème petit-prêcheur et le calla des marais font également partie de cette famille. En mai, disparues toutes ces fleurs, il ne subsiste que de grandes feuilles d’un vert pâle. Leur colonie évoque alors une culture de choux, ce qui lui vaut la partie chou de son nom vernaculaire. Pour le terme puant, par ailleurs, il faut briser les tissus de la plante pour sentir son odeur fétide. Voilà une excellente raison de la regarder sans y toucher. À l’automne, disparues les feuilles, il ne subsiste au sol que les fruits qui ressemblent, selon Marie-Victorin, à des pommes de terre rugueuses.



Le chou puant et l’art
Je me suis récemment demandé si cette plante pouvait avoir déjà inspiré certains artistes. En faisant une petite recherche à ce sujet, j’ai découvert que oui, c’était le cas. La peintre américaine Georgia O’Keeffe s’est laissée séduire au point de peindre quelques tableaux dont le chou puant est le sujet. Une toile de cette série, datée de 1922, qui s’intitule simplement Skunk Cabbage, est exposée au Georgia O’Keeffe Museum à Santa Fe. Une autre portant le même nom, datée de 1927, est exposée au Montclair Art Museum, au New-Jersey. Une autre oeuvre porte le même nom que les toiles de O’Keeffe. Il s’agit cette fois d’une magnifique pièce en ronde-bosse, sculptée dans du bois de pommier. Cette oeuvre du sculpteur Heinz Warneke, réalisée en 1940, fait partie de la collection du Smithsonian American Art Museum.
Portrait de plantes
Ce portrait du chou puant est le premier d’une série que je me propose de publier tout au long du printemps. Idéalement, chaque plante sera présentée en synchronisme avec le moment réel où vous pouvez l’observer en nature. Vous pourrez alors, au-delà de la simple fleur, regarder sous un jour différent ces merveilles de notre flore. La période de floraison de ces plantes sera celle de la rive sud du Saint-Laurent, à la hauteur de Lévis. Il se peut, en Montérégie ou dans les Cantons-de-l’Est, que cette floraison soit plus hâtive de parfois deux semaines.
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Très intéressant ce chou puant malgré son nom. Ça donne le goût de se faire un mur de chou puant pour l’hiver. Merci Yves et très belles photos.
Merci beaucoup Marie-France pour ton commentaire. D’ici quelques jours nous verrons apparaître les verrons apparaître au centre leurs petits hublots dans la neige de nos sous-bois. Bonne fin de journée 🙏🏼🌱😘
Un autre article passionnant! Je ne connaissais pas le chou puant…
Le MAM (Monclair Art Museum), c’est à 40 minutes de chez Emmanuelle.
Une prochaine que j’irai à Ramsey, je vais en suggérer la visite…
Bonne semaine à toi et à ta douce. Et merci pour le partage de tes photos et commentaires. Un pur bonheur…
XXX
Danielle
Merci beaucoup Danièle pour ton commentaire. C’est toujours apprécié ces retours des lectrices et lecteurs. Je crois que le chou puant est moins abondant dans votre région qu’ici, où il est très fréquent de l’observer dans les boisés humides. Tu m’en donneras des nouvelles si tu vas voir le MAM, ça semble être un endroit fort intéressant. Bonne fin de journée à toi 🙏🏼🌱😘. Prochain article, le tussilage.
Minci beaucoup Yves
Les photos sont révélatrices,d’une grande beauté.. Encore une découverte magnifique 😻 nous éclairant sur les mille trésors de la flore.
Bonne journée ensoleillée!
Tout le plaisir est pour moi Audrey de pouvoir partager tous ces trésors que nous offre la nature. Merci à vous de prendre ainsi le temps de lire et commenter mes articles. 🙏🏼🙏🏼🙏🏼