La neige
La neige! S’il est un sujet qui ne laisse personne indifférent c’est bien celui-ci. Certains s’envolent vers le sud pour la fuir. D’autres pestent constamment car il faut encore déneiger la voiture et déblayer l’entrée. Pour plusieurs, elle devient sujet de conversations et de contact social. On commente en long et en large la météo du jour ou du lendemain. Cette neige est toutefois impatiemment attendue par plusieurs et quand elle tombe enfin, skis, raquettes, luges et traîneaux sortent des placards.
Pour ma part elle est source d’émerveillement. Du minuscule flocon au paysage enneigé, quel éventail de beauté. D’aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfance, la fébrilité que me procure la neige ne s’est jamais estompée. C’est probablement pour cette raison que je me suis senti interpellé par l’oeuvre monumentale de Wilson Alwyn Bentley. Par cet article je souhaite rendre hommage à cet homme passionné, mieux connu sous le nom de Snowflake Bentley.




Snowflake Bentley
Snowflake Bentley (1865-1931)1, un fermier du Vermont, a été le premier à photographier un cristal de neige, et ce dès le 15 janvier 1885. Passionné par ces cristaux, qu’on nomme flocons, il en accumulera, au fil des ans, plus de 5000 photographies. Cette œuvre incroyable effectuée en solitaire, il l’a réalisée avec passion pendant 46 ans. Parallèlement à la photographie, il était aussi passionné par les phénomènes météorologiques et il notait quotidiennement ses observations et réflexions sur le sujet. Pendant ces 40 ans, sa biographie révèle qu’il a souvent souffert de ne pouvoir intéresser davantage les gens à son travail. Son entourage et sa famille le considéraient comme un drôle d’hurluberlu tandis que le milieu scientifique le regardait de haut puisqu’il était fermier de profession.
Qu’est ce que la neige précisément?
Qu’est ce que la neige précisément? Après avoir comparé plusieurs définitions, celle proposée par Environnement Canada2 me semble la plus précise. Il s’agit donc de « Précipitations solides sous la forme de cristaux de glace, blancs ou translucides, de forme hexagonale ramifiée complexe. Tombe le plus souvent des nuages stratiformes, mais peut aussi tomber des nuages cumuliformes sous forme d’averses. Aux températures supérieures à -5°C, les cristaux s’agglomèrent généralement en flocons de neige. » Précisons cette définition en ajoutant que les nuages stratiformes sont ceux en forme de strates comme les stratus, altostratus et nimbostratus. Pour leur part, les nuages cumuliformes sont ceux en forme de choux-fleur tel les cumulus, altocumulus, et cumulonimbus. Pour en connaître davantage sur leur identification je vous invite à consulter l’Atlas international des nuages.
Flocon ou cristal?
Devrait-on dire flocon ou cristal? Selon Kenneth Libbrecht3 du California Institute of Technology, lorsqu’on parle de flocon de neige, il s’agit en fait d’un terme général. Il peut désigner un cristal de neige solitaire, un amas de cristaux de neige ou un agrégat de cristaux de neige qui entrent en collision pendant leur chute et fusionnent dans les airs pour former des boules d’aspect cotonneux. Ces dernières sont les beaux gros flocons que nous pouvons souvent observer. En fait, le « flocon » que nous voyons souvent illustré sur le papier d’emballage, les cartes de Noël, les chandails et sur les pyjamas, nous devrions plutôt l’appeler « cristal de neige » car c’est ce qu’il est en réalité. Il n’est pas faux toutefois de l’appeler flocon au même titre que nous pouvons appeler un sapin un arbre.

Une œuvre d’art
Si on le regarde de près, à la loupe ou au microscope, le cristal de neige s’avère une magnifique œuvre d’art. Sa beauté n’a d’égale que son éphémérité. Comment se forme cette œuvre? Malgré bien des recherches en ce sens, le mécanisme exact de la formation d’un cristal n’est pas encore parfaitement assimilé. Selon Libbrecht, « Les flocons résultent d’une riche synthèse de physique, de mathématiques et de chimie. » Pour que se forme un cristal il faut trois conditions : la présence de vapeur d’eau, une température sous le point de congélation et des particules ou poussières.

Le processus initial de formation
Le processus initial de formation d’un cristal, ou flocon si vous préférez, est assez simple. Il y a, en suspension dans l’atmosphère, une énorme quantité de particules de toutes sortes. Ces particules en suspension, qu’on appelle aérosols, peuvent être des poussières, du pollen ou des produits chimiques. Lorsque la vapeur d’eau vient en contact avec une de ces particules, elle se condense autour de celle-ci pour former une petite gouttelette. C’est la base de la formation des nuages. Si toutefois la température est basse, c’est de la glace au lieu d’une gouttelette qui se forme autour de la particule. Ce petit glaçon se met à grandir rapidement à la faveur des molécules d’eau qui se déposent à sa surface et gèlent à leur tour. C’est la naissance d’un cristal de glace, qui en grandissant deviendra ce magnifique résultat que l’on nomme surtout flocon.
Par la suite
Par la suite ce sera le dosage, si on peut l’exprimer ainsi, des différents facteurs présents autour de lui qui permettront au flocon de se développer et aboutir en cette structure complexe, symétrique ou asymétrique et surtout très variée. Il n’y aurait pas, semble-t-il deux flocons parfaitement identiques. Le flocon typique est le flocon stellaire, c’est à dire en forme d’étoile. Ce flocon a six branches, c’est une structure hexagonale. Vous ne verrez pas de flocons à huit ou dix branches dans la nature, ils n’existent que sur les chandails ou les pyjamas. La structure hexagonale d’un flocon résulte en fait de l’angle entre les atomes d’une molécule d’eau. Cet angle de 60 degrés, on l’observe entre les six branches du flocon. Quand des ramifications latérales se développent sur ces branches, elles le font aussi avec un angle de 60 degrés.

80 types différents
Dans les années 1930, ce sont les travaux en laboratoire d’un chercheur japonais, Ukichiro Nakaya4 qui ont permis d’en connaître davantage sur la formation des types de cristaux. Ayant mis au point certaines techniques pour faire croître des flocons en laboratoire, il découvrit que la forme d’un cristal dépendait principalement de l’humidité et de la température de l’air. Les travaux de différents chercheurs ont depuis permis d’établir des tables de classification des cristaux de neige qui en identifient 80 types5 différents.




L’archétype du flocon
Mentionnons que les beaux flocons photogéniques, pour ne pas dire iconographiques qu’on observe parfois, se forment autour de -15°C en sursaturation d’humidité ambiante, c’est-à-dire quand l’humidité dépasse cent pour cent. Il est important de préciser que ces beaux flocons symétriques sont davantage l’exception que la règle, car il y a tant de mécanismes et conditions ambiantes qui peuvent perturber sa croissance régulière. Pourtant ce sont ces flocons que l’on connaît davantage, ils sont l’archétype du flocon, même s’ils n’en sont qu’une forme parmi tant d’autres.

La chasse aux flocons
Bien qu’elle paraisse simple, la chasse aux flocons est un exercice ardu et souvent décevant. Comme nous l’avons abordé précédemment, il faut la réunion de conditions précises pour la formation d’un beau flocon. Ces conditions réunies, il reste tout le trajet du flocon pendant sa chute vers le sol, étape ultime de son voyage. Aucun flocon ne suit exactement le même trajet que son voisin. Le taux d’humidité rencontré, les collisions, les fusions et diverses agglomérations façonnent le cristal pendant toute sa descente. Si bien qu’il n’y a que certains d’entre eux qui demeurent intacts une fois rendus à destination.
Pour la personne qui désire les photographier, c’est la course contre la montre. Il faut travailler dehors tout en étant à l’abri des autres flocons qui tombent. Travailler en macrophotographie nécessite de la lumière mais si la source est trop chaude le flocon fond. Plusieurs tentatives se sont avérées infructueuses. Parfois, après avoir mis en place tout mon matériel et capturé des flocons, la température de -5°C était trop douce et les flocons arrivaient au sol agglomérés en petites boules ouatées. D’autres fois, il ventait si fort que les flocons arrivaient brisés en fragments. Bref, il n’y a que certains jours où les conditions sont favorables. Même pendant ces moments il faut faire vite, car elles peuvent changer en quelques minutes parfois.



Travail titanesque
Appareillage encombrant
C’est après quelques essais à photographier des flocons que j’ai réalisé le travail titanesque réalisé par Wilson Alwyn Bentley. Malgré la compacité et la simplicité d’utilisation de l’équipement photographique moderne et malgré l’instantanéité des résultats que procure le format numérique, réussir une photo acceptable d’un flocon n’est pas si simple. Imaginez alors cet homme ayant bricolé le couplage d’un appareil photo grand format et d’un microscope. Cet appareillage lourd et encombrant était opéré à l’extérieur, pour bénéficier de la lumière naturelle pour la prise de vue et du froid pour éviter la fonte des flocons. Chaque photo était prise individuellement sur une plaque photographique qui devait être, par la suite, développée en chambre noire.
La technique d’assombrissement
Il n’existait pas à l’époque de technique permettant d’obtenir une image blanche et transparente sur un fond noir. Le faible contraste du flocon transparent sur un fond grisâtre ne permettait pas de bien faire ressortir la beauté du sujet photographié. Pour y remédier, Bentley utilisait la technique d’assombrissement (burning). Il grattait l’émulsion tout autour du flocon, directement sur le négatif. Il ne restait alors sur le négatif que le flocon. Le négatif était ensuite utilisé normalement pour réaliser le tirage final. Cette technique permettait de laisser passer abondamment la lumière tout autour de l’image du flocon pendant le tirage. Ainsi, sur l’épreuve finale il n’apparaissait que le flocon sur un fond noir.
« Snow Crystals »
En utilisant cette technique, Bentley ne put résister à la tentation d’enlever parfois certaines petites particules de glace pour améliorer la symétrie ou l’esthétique des flocons. Cet apport esthétique lui fut d’ailleurs reproché par plusieurs scientifiques sous prétexte qu’il masquait parfois la réalité. Quoiqu’il en soit, l’œuvre de cet homme est immense et incroyablement riche. Il a su magnifier et rendre visible une beauté presqu’invisible. Heureusement son œuvre fut tout de même suffisamment remarquée pour qu’un éditeur lui propose d’en faire un livre. Ce livre verra le jour en 1931 sous le titre de « Snow Crystals ». Snowflake Bentley en aura passé du temps dehors à affronter le froid et les tempêtes. Par une triste ironie, il mourut d’une fulgurante pneumonie un mois à peine après la sortie de son livre. Un musée lui est dédié à Jericho au Vermont.
Comme la neige a neigé!
« Ah! Comme la neige a neigé! Ma vitre est un jardin de givre » écrivait Emile Nelligan. Quand tombera la prochaine neige, n’attendez pas que vos « espoirs gisent gelés » , enfilez manteau, tuque, foulard et mitaines. Une fois dehors, amusez-vous à la regarder tomber. Tendez le bras et regardez sur votre manche. Avec un peu de chance vous y verrez ces petits cristaux de glace. Vous pouvez aussi les observer sur les pare-brise des voitures, ce sont de bons capteurs de flocons. Si vous avez une loupe ce sera encore mieux. Oubliez le pelletage, le froid et l’humidité, abandonnez-vous à la simple contemplation de ces oeuvres d’art résultant de la rencontre de particules, d’humidité et de froid. Profitez bien du moment présent car cette beauté, la pureté née de la poussière, est éphémère. Merci monsieur Snowflake Bentley pour tous ces flocons immortalisés!


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- Snowflake Bentley. https://snowflakebentley.com/biography; page web consultée le 5 décembre 2025 ↩︎
- Gouvernement du Canada. https://climat.meteo.gc.ca/glossary_f.html#; page web consultée le 2 décembre 2025 ↩︎
- Libbrecht Kenneth, 2007. The Formation of Snow Crystals. American Scientist, vol. 95 no.1, January-February 2007. https://www.americanscientist.org/article/the-formation-of-snow-crystals; page web visitée le 12 décembre 2025 ↩︎
- Ukichiro Nakaya. Wikipedia. 2025. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ukichiro_Nakaya; page web consultée le 10 décembre 2025. ↩︎
- REYSSAT É. et TAMAIN C. Forme des cristaux de neige et origine des avalanches. https://www.di.ens.fr/~granboul/enseignement/formes/cristauxneige/; page web consultée le 10 décembre 2025. ↩︎
❤️❤️❤️
Merci beaucoup Eli🙏🏼❄️🙏🏼, je te souhaite un bel hiver et un joyeux temps des Fêtes. ❄️🎄❄️👋🏻
Merci monsieur Snowflake et merci Yves Richard de nous le faire si bien connaître.💜❄️
Merci à toi Marie-France ❄️🙏🏼❄️. Je te souhaite une belle journée, à bientôt ❄️😘
Bonjour Yves
Merci beaucoup pour cet article, vraiment très interessant.
Tout le plaisir est pour moi Catherine. Merci à toi 🙏🏼