Par un beau matin de juin, je suis attablé sur mon balcon. La vue porte vers le fleuve qu’on peut apercevoir au bout de la rue. À ma droite, sur la table, j’ai déposé un bol de latté brûlant coiffé d’un épais capuchon de mousse de lait, le tout saupoudré de cannelle. Le balcon est bordé par une haie de physocarpes dont la hauteur dépasse la rambarde. Je m’apprête à prendre une nouvelle gorgée de café lorsque mon regard est attiré vers la haie. La tige d’un physocarpe est entourée de ce qui semble être de petites cloques noirâtres.
Je tends le bras et j’écarte délicatement deux ou trois feuilles. Ça y est, je reconnais une colonie de pucerons qui s’est établie sur ce plant. Pas de panique, voici une belle opportunité qui s’offre à moi. Je scrute attentivement la colonie. Coup de chance! Les fourmis, que j’espérais aussi apercevoir, sont au rendez-vous et il y a même une troisième espèce d’insectes qui s’est invitée sur la plante. Tout est en place pour d’intéressantes observations d’interactions écologiques.

Un micro-écosystème
Selon Pierre Dansereau, dans l’Encyclopédie canadienne, « On entend par écosystème un milieu défini à l’intérieur duquel des organismes vivants (animaux et végétaux) interagissent avec la matière inerte dans une relation d’étroite interdépendance pour former une unité écologique. 1 Les écosystèmes peuvent s’étendre sur de grandes surfaces comme des forêts, des lacs, des prairies, pour ne nommer que ceux-ci. Un écosystème peut aussi être présent sur de petites surfaces, tel un tronc d’arbre, une petite mare ou un rocher émergé. Lorsqu’ils sont ainsi présents à une échelle réduite on parlera de micro-écosystème. L’écosystème présent dans une forêt sera généralement composé d’une multitude de micro-écosystèmes.
Dans le contexte présent, j’ai tout près de moi un micro-écosystème formé par quelques plants de physocarpes, dissimulés au cœur d’une haie de congénères. Sur une longueur d’à peine quelques centimètres, autour de la tige de ces plants, une série d’interactions écologiques se produit entre quatre espèces, tout juste devant mes yeux. Ces espèces sont le physocarpe à feuilles d’obier (Physocarpus opulifolius), le puceron (Aphis nelliae), la fourmi, probablement l’espèce noire gâte-bois (Camponotus pennsylvanicus)2 et la dernière mais non la moindre, la coccinelle asiatique (Harmonia axyridis).


Les interactions écologiques
Les interactions écologiques ce sont les relations qui surviennent entre différentes espèces ou individus. Si les interactions se produisent entre des individus d’une même espèce elles sont intraspécifiques. Par contre, si elles surviennent entre deux espèces différentes ou plus, elles sont interspécifiques. Par exemple, s’il ne reste qu’un contenant de lait dans le comptoir réfrigéré de l’épicerie du coin, la précipitation des consommateurs pour se l’arracher et les altercations probables qui peuvent en découler, c’est de la compétition intraspécifique. D’autre part, si le potager qui vous nourrit est détruit par un troupeau de cerfs de Virginie, c’est de la compétition interspécifique.
L’interaction la plus connue est sans doute la prédation, qui met en relation un prédateur et une proie. Il en existe toutefois plusieurs autres. Nous avons déjà évoqué la compétition, mais il y a aussi le parasitisme, la symbiose, le mutualisme et le commensalisme pour ne nommer que les principales. Voyons lesquelles j’ai pu confortablement observer pendant quatre matins, tout en dégustant mon café.
Le parasitisme
Revenons au début. En écartant les feuilles d’un de mes plants de physocarpe je réalise qu’il est envahi d’une armée de pucerons. Ces prédateurs parasites piquent le plant qu’ils ont envahi et sucent sa sève pour s’en nourrir. Il va sans dire que ce régime affecte tôt ou tard la plante qui peut rapidement dépérir. Le parasitisme, c’est ainsi qu’on nomme ce type de relation. Selon le Muséum national d’Histoire naturelle « le parasitisme est une interaction biologique qui s’installe entre deux ou plusieurs organismes vivants, mais ici, l’un des partenaires vit totalement aux dépens de l’autre » 3. On pourrait, selon moi, ajouter à cette définition « et au détriment de l’autre ». Entre le premier matin d’observation et le dernier, les pucerons ont eu le temps de se propager sur deux autres plants voisins du premier.

Le mutualisme
Une invasion de pucerons est souvent suivie par l’arrivée de fourmis. C’est exactement ce que je peux observer. Il y en a trois ou quatre, qui se promènent au travers des petits parasites sans les attaquer. Elles semblent même prendre soin des minuscules insectes, comme le ferait un berger de ses moutons. Mais que font-elles donc? En fait, elles s’occupent vraiment des pucerons. Elles sont attirées par le miellat 4 rejeté par ces derniers. Le miellat c’est une substance liquide, riche en sucres et en acides aminés, au goût sucré et douceâtre dit-on, puisque je n’y ai jamais goûté. Il est sécrété par certains insectes qui parasitent les végétaux.
Les fourmis en sont friandes. C’est pourquoi elles prennent soin des pucerons, allant même jusqu’à les palper pour provoquer l’excrétion du convoité liquide. Pourquoi donc les pucerons offrent si généreusement leur miellat à une autre espèce? C’est qu’ils en tirent aussi profit. Lorsque des prédateurs du puceron s’invitent pour un festin, les fourmis défendent leur troupeau et éloignent les intrus. Cette «…interaction entre espèces qui se révèle être bénéfique pour les deux partenaires » 5 c’est le mutualisme.




La prédation
C’est ici qu’entrent en scène des larves de coccinelles asiatiques. Les coccinelles sont de féroces prédateurs des pucerons. La coccinelle asiatique, comme l’indique son nom, n’est pas originaire d’ici. Durant les années 1960 à 1990, aux États-Unis, le département de l’agriculture a fait plusieurs tentatives d’introduction de l’espèce afin de lutter contre certaines espèces parasites comme les pucerons. Rapidement ces coccinelles se sont multipliées et ont envahi ces nouveaux territoires s’offrant à elles. La première population bien établie a été observée dès 1988 6 en Louisiane. Elles ont ensuite rapidement remonté vers le nord. La première observation au Canada a été faite dans le sud du Québec, le 1er août 1994, dans un verger de Frelishburg 7. Ce petit village est situé tout près de la frontière américaine.


Depuis ce temps elles ont poursuivi l’expansion de leur territoire et c’est désormais l’espèce de coccinelle qu’on observe le plus souvent dans plusieurs régions du Québec. Ce qui nous ramène à Lévis, dans ma haie de physocarpes. J’observe des larves d’Harmonia, de tailles variées, s’attaquer aux pucerons et les dévorer. Cette relation c’est, sans équivoque, la prédation. Je vois aussi à quelques reprises des fourmis s’approcher des larves de coccinelles. Elles les font battre en retraite, jouant leur rôle de protectrices envers les pucerons. En observant bien je constate, à ma grande surprise, que certaines des larves prédatrices peuvent également devenir des proies.


Le cannibalisme
Hé oui, certaines larves plus petites d’Harmonia se font attaquer et dévorer par des spécimens un peu plus gros de leur propre espèce. Cet acte de prédation entre individus de la même espèce, donc intraspécifique, c’est le cannibalisme. Est-ce que j’hallucine? Non! De brèves recherches m’ont permis de vérifier que les coccinelles pratiquent régulièrement le cannibalisme. Selon certains chercheurs, il pourrait s’agir d’un processus de régulation important chez ces insectes.
Les adultes et les larves de stades plus avancés peuvent ainsi dévorer de jeunes larves plus petites. Selon Mills (1982)8, le cannibalisme serait le principal facteur de mortalité des œufs chez la coccinelle à deux points (Adalia bipunctata). Les larves et les adultes de Harmonia axyridis sont très cannibales. Jusqu’à 30% des oeufs de la coccinelle asiatique peuvent être consommés par des conspécifiques (Labrie 2007)9.


Tant d’action sur si peu de territoire
Toutes ces relations, je les ai observées pendant quatre matins d’été, sur à peine quelques centimètres carrés de végétation. Tant d’action sur si peu de territoire, le tout à partir de mon balcon! Il en est constamment ainsi, tout autour de nous. Il s’agit de regarder et surtout de voir. Ceux qui me suivent depuis un moment auront sans doute lu la série d’articles Safari dans mon jardin 10. Ce safari, je réalise qu’il ne s’agit pas d’un voyage fini. Il se poursuit encore, et pour longtemps j’espère, au gré des hasards et de mes flâneries. Pas besoin de parcourir de grands territoires ni de concevoir de savants protocoles pour observer ces innombrables interactions écologiques qui assurent l’équilibre de la nature. Mes plants de physocarpes en sont la preuve.
Références
- Dansereau, Pierre. « Écosystème ». l’Encyclopédie Canadienne, 29 juin 2015, Historica Canada. www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/ecosysteme. Date consulté: 02 février 2025. ↩︎
- Un grand merci à M. Robert Loiselle du groupe Photos d’insectes du Québec pour l’aide à l’identification. ↩︎
- Muséum national d’Histoire naturelle. « Qu’est-ce qu’un parasite? ». https://www.mnhn.fr/fr/qu-est-ce-qu-un-parasite#:~:text=Ainsi%2C%20le%20parasitisme%20est%20une,n’apporte%20rien%20en%20retour. Date consulté 31 janvier 2025 ↩︎
- Usito, Le dictionnaire, Université de Sherbrooke, https://usito.usherbrooke.ca. Date consulté 25 janvier 2025. ↩︎
- Guénard, Benoît. « Mutualisme fourmis pucerons et guilde aphidiphage associée: Le cas de la prédation furtive ».Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en biologie. Université du Québec à Montréal. https://archipel.uqam.ca/3103/1/M9672.pdf. Date consulté 2 février 2025. ↩︎
- Potter, M.F., Bessin, R., Townsed, L. « Asian Lady Beetle Infestation of Structures. » University of Kentucky. College of Agriculture. https://entomology.ca.uky.edu/files/ef416.pdf . Date consulté 26 janvier 2025. ↩︎
- Coderre, D., Lucas, É., Gagné, I. « The Occurence of Harmonia axyridis (Pallas) (Coleoptera, Coccinellidae) in Canada. » Université du Québec à Montréal. The Canadian Entomologiste 127: 609-611(1995). https://www.laboluttebio.uqam.ca/wordpress/w
p-content/uploads/2017/08/PUBLI-SCI-02-1995-Coderre-Lucas-Gagne.pdf . Date consulté 30 janvier 2025 ↩︎ - MILLS, N. J. 1982. Voracity, cannibalism and coccinellid predation. Annals of Applied Biology 101 : 144-148. dans SKINNER, B. et É. DOMAINE. 2010. Rapport sur la situation de la coccinelle à deux points (Adalia bipunctata) au Québec. Ministère des Ressources naturelles et de la Faune, Faune Québec. 48 pages. https://mffp.gouv.qc.ca/documents/faune/coccinelle-deux-points.pdf Date consulté 2 février 2025. ↩︎
- Labrie, G. 2007. « Les mécanismes d’invasion de la coccinelle asiatique Harmonia axyridis Pallas au Québec » Thèse présentée comme exigence partielle du doctorat en biologie. Université du Québec à Montréal. https://archipel.uqam.ca/9999/1/D1524.pdf Date consulté 1 février 2025 ↩︎
- Photo-Nature-Culture.ca. Blogue de l’auteur, en ligne. ↩︎
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Allô Yves,
C’est toujours avec grand intérêt que je lis chacune de tes publications.
À chaque nouvelle lecture, je me dis que j’aurais aimé, lorsque j’étais à l’école, apprendre davantage à partir… d’observations.
Merci de partager les tiennes.
Danielle
Merci beaucoup Danielle, tout le plaisir est pour moi. Bonne fin de soirée et à bientôt j’espère.