Qui ou quelle est-elle?
Qui ou quelle est-elle cette sanguinaire du Canada? Un personnage oublié, issu d’une légende locale d’un quelconque coin de notre pays? Une terrible sorcière sans scrupule? La nouvelle héroïne d’un film d’action, hybride entre une Charlize Therron en Atomic Blonde ou une Naomi Rapace en Lisbeth? Serait-ce une hydre ou une femme vampire assoiffée de sang? Où se trouve cette sanguinaire? D’après son nom, elle semble avoir pour origine le Canada. Au Québec bien des contes et légendes sont nés de la forêt. Je suggère donc d’y orienter notre recherche.
Dans la forêt
De bon matin, me voici donc en forêt à la recherche de je ne sais quoi encore. C’est le début du printemps, le soleil réchauffe déjà le sous-bois. Quelques espèces végétales ont commencé à fleurir sur le sol encore dégarni. Des choux puants émergent d’une petite cuvette humide. De jaunes érythrones en denses colonies partagent un coin de soleil avec les trilles rouges qui dansent au vent. Pour affronter la potentielle et sanguinaire chose, si je la rencontre, je n’ai pour arme que ma caméra et pour munitions que quelques cartes mémoires. Je marche depuis un bon moment déjà, lorsqu’une colonie de fleurs blanches attire mon regard. Prudemment, je regarde autour de moi pour m’assurer qu’aucune créature monstrueuse me suit ou m’observe. Je m’avance dans l’ombre, vers la blanche colonie.

Une belle surprise
Je me penche pour y voir de plus près, quelle belle surprise! Voici la beauté à l’état pur. Chaque fleur de la colonie est solitaire sur sa tige. Cette fleur est d’une blancheur éclatante où, en son centre, contraste le jaune vif des étamines. Ce qui est également remarquable sur cette plante est sa feuille unique. Cette dernière a la forme d’un rein et ses nervures évoquent les alvéoles d’un poumon. Lorsque la fleur commence à s‘ouvrir, la feuille est enroulée autour la tige. On dirait un manteau, pudiquement refermé, qui protège la plante des regards, ou du froid. Chez les fleurs plus épanouies la feuille est davantage ouverte. J’ouvre mon guide d’identification. Surprise! Cette fleur est Sanguinaria canadensis ou la sanguinaire du Canada. Mais pourquoi donc a-t-on affublé cette délicate plante d’un pareil nom?

Du latex rouge
Pour le savoir, je me suis tourné vers l’histoire. Déjà en 1612 un américain, John Smith, mentionnait la racine de pocones (mot algonquien) et les usages multiples qu’en faisaient les premières nations. La poudre rouge, obtenue de la racine séchée (c’était de la sanguinaire) servait à soigner les enflures et les problèmes articulaires. Elle servait également à colorer de rouge la peau et les vêtements. En 1618 Samuel de Champlain voyait en la sanguinaire une plante commercialement prometteuse, grâce à sa « racine à teinture », mais il n’était pas le premier. En 1610, la Virginia Company fondée par le roi d’Angleterre, émettait des instructions pour l’expédition vers Angleterre de produits commercialement exploitables, dont la sanguinaire. La compagnie estimait la valeur d’une tonne de racines de sanguinaire à 100 livres (Sources: Curieuses histoires de plantes du Canada Tomes un et deux).
C’est donc du latex rouge contenu dans la racine et dans le reste de la plante que lui vient son nom de sanguinaire. D’ailleurs, selon Lamoureux (2002), « À contrejour, les nervures laissent voir la coloration rouge du latex, qui s’échappe à la moindre cassure de la feuille, telle une goutte de sang ».

Premières illustrations
Dès 1635 Jacques Cornuti, un médecin français féru de botanique, mentionne la plante dans sa flore du Canada, sans l’illustrer toutefois. Une des premières illustrations de la sanguinaire, alors identifiée sang-dragon, a été présentée par François-Xavier de Charlevoix, jésuite et historien, en 1744. C’est en 1791 toutefois, dans un magazine botanique anglais, The Botanical Magazine, qu’est produite, sous la direction de William Curtis, une très belle illustration de la sanguinaire du Canada. (Sources: Curieuses histoires de plantes du Canada Tomesun et deux, op.cit. )
Famille du pavot
La sanguinaire du Canada fait partie des Papaveraceae, la famille du pavot. D’une croissance assez lente, elle peut prendre de deux à trois années avant de fleurir. Par la suite toutefois, c’est une de nos fleurs hâtives du printemps. Sa fleur ne s’ouvre qu’environ trois heures par jour, elle ne dure qu’entre deux et cinq jours et ses pétales sont peu résistants au vent. Bref, quand vous avez la chance d’en voir, prenez le temps de les admirer. Comme la plupart des Papaveraceae, la sanguinaire contient des alcaloïdes, ce qui constitue d’ailleurs un des traits caractéristiques de cette famille. Un alcaloïde c’est une » Substance organique d’origine végétale, contenant au moins un atome d’azote dans la molécule. Les alcaloïdes ont une puissante action toxique ou thérapeutique (caféine, morphine, quinine, etc.) » (source: Le Robert dico en ligne)


Inoffensive?
La délicatesse et la beauté de la fleur la font paraître bien inoffensive. La plante, en particulier ses racines, cache toutefois un secret. Ce dernier a pour nom sanguinarine, c’est un alcaloïde naturel. Une de ses particularités est d’être moyennement toxique. Un peu de recherche m’a permis de constater une certaine disparité dans l’information circulant à propos de l’utilisation de cet alcaloïde. Mentionnons tout d’abord que la sanguinarine a été utilisée dans certains dentifrices et rince-bouches pendant plusieurs années. Il semble que suite à plusieurs recherches, elle en a été retirée depuis par mesure de précaution.
Une panoplie de produits extraits de la sanguinaire du Canada est toutefois en vente libre sur internet. Certains sites en font la promotion pour ses propriétés pharmacologiques : dentifrices, lutte contre la plaque, action anticancéreuse, traitement de la peau, eczéma etc. D’autres sites, d’agro-foresterie, en vantent les vertus et le potentiel de récolte ou de culture, bref son potentiel économique.

La prudence
On ne doit pas être contre la vertu et écarter du revers de la main toute forme de médecine traditionnelle ou de phytothérapie. Il est souhaitable toutefois d’adopter la prudence car c’est de la santé dont on parle. La prudence passe par l’information. Celle-ci est abondante sur internet et il devient parfois difficile de trier le vrai du plus ou moins vrai. Certaines sources sont plus sûres que d’autres, les articles des revues scientifiques en sont une. Avant d’être publié dans ce type de magazine, l’article doit passer par un processus de révision par des pairs. Ce processus rigoureux peut amener l’auteur à revoir ses données, ses conclusions et sa méthodologie plusieurs fois avant d’être publié.
Les deux côtés de la médaille
Pour en revenir à la sanguinaire, disons qu’une recherche un peu plus approfondie m’a permis d’apprendre que malgré ses propriétés médicinales potentielles elle peut aussi être dangereuse. Par exemple plusieurs cas de cancer de la peau traités en ayant recours à la sanguinarine ont entraîné des lésions cutanées graves allant jusqu’à la défiguration de certains patients. Un article de Marc Gozlan, paru en 2019 dans le blogue Réalités Biomédicales du journal Le Monde, en cite quelques cas. Cet article très bien documenté s’intitule Cancer : les dangers de la « sanguinaire », traitement alternatif du mélanome. Une synthèse des recherches sur la sanguinaire est également présentée par le Memorial Sloan Kettering Cancer Center, dans la section Search About Herbs de sa page web. Selon cette synthèse, plusieurs études démontrent les dangers d’utiliser la sanguinarine.
Après la floraison
Chez beaucoup d’espèce printanières hâtives, le feuillage ne tolère pas l’ombre. Quand le feuillage des arbres apparaît, ces plantes hâtives disparaissent et on ne voit aucune trace d’elles du reste de l’été. L’érythrone d’Amérique, le dicentre et la claytonie en sont des exemples. Chez la sanguinaire, après la floraison, le feuillage continue de croître. Il double pratiquement sa hauteur et reste vert tout l’été ce qui lui permet de capter et stocker l’énergie nécessaire pour préparer la prochaine saison. Si on se penche, on peut voir sous sa feuille lobée le fruit en forme de fuseau.
Une plante fascinante que cette sanguinaire. Si vous voulez admirer sa fleur, hâtez-vous de fréquenter la forêt dès la fin avril, sinon vous devrez vous contenter d’observer ses feuilles. En pareil cas voici un petit conseil: les colonies poussent exactement au même endroit, années après années. Si vous voyez des feuilles, remarquez bien l’emplacement et revenez le printemps prochain, vous y verrez les fleurs.


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Toujours un plaisir de te lire. Tu me fais découvrir des bijoux de la forêt et plus encore, avec des textes instructifs et des photos magnifiques.
Respect M.Yves
Merci beaucoup Lina de ton gentil commentaire, c’est très apprécié.Je te souhaite une belle soirée, à la prochaine. 🙏🏼👋🏻
Quel magnifique écrit / ainsi que les précédents / ❤️
Merci beaucoup Eli! C’est très gentil et beaucoup apprécié. Bonne fin de soirée et à bientôt j’espère.
Très intéressant Yves. Merci de nous faire connaître d’une façon approfondie cette sanguinaire…..qui nous prouve qu’il ne faut pas se fier aux apparences 💜
Tout le plaisir est pour moi Marie-France 😊
Merci Yves de nous faire connaître cette sanguinaire de façon approfondie. Elle confirme qu’il ne faut pas se fier aux apparences 💜
Merci à toi Marie-France. Ça vaut souvent la peine de gratter un peu plus profond qu’en surface 🙂 Bonne fin de soirée à toi 😘