Des récits dans la neige
L’hiver, quelle belle saison pour aller prendre l’air. Dans mes articles précédents, j’ai souligné la beauté éphémère des motifs dans la glace et les outils développés par la mésange à tête noire (Poecile atricapillus) pour survivre à l’hiver. Cette fois, lors de votre prochaine sortie en nature, je vous propose de profiter de la présence de la neige et de l’absence du feuillage pour déceler la présence animale tout autour de vous. Paradoxalement, c’est pendant la saison froide, où l’activité est au ralenti, que nous avons le plus d’opportunités d’observer cette présence. L’observation est toutefois indirecte puisqu’elle se fait par les pistes, empreintes et traces. Ce sont littéralement des récits dans la neige laissés par les animaux. Voici donc une belle occasion de jouer à l’ichnologue amateur.


L’ichnolologie
Tirant son origine du grec ikhnos qui signifie trace, l’ichnologie est définie par le Larousse comme la «Partie de la paléonthologie qui étudie les traces laissées par les animaux : fossiles pistes, coprolithes, débris de repas, etc.». Le terme est peu utilisé et ses définitions varient selon la source consultée, ainsi l’Office québécois de la langue française le définit par la «Science qui étudie les traces et les empreintes laissées par les animaux, et en particulier celles laissées par l’humain». Toujours selon cette même source, s’il est question de traces ou empreintes fossiles, on devrait utiliser le terme plus restrictif de paléoichnologie. Dans le cadre de cet article, je l’utilise dans le contexte général d’étude des traces, empreintes et pistes laissées par les animaux.
Empreintes, pistes et traces
Bien qu’une empreinte soit une trace, la trace n’est pas nécessairement une empreinte. La trace peut être une marque de broutage sur l’écorce d’un arbre, des bourgeons manquants au bout des branches. Ce peut être un amas de crottin dans la neige ou simplement des poils collés sur un tronc d’arbre. Bien que les traces soient très présentes un peu partout dans la forêt, ce sont toutefois les empreintes et les pistes qui attirent le plus souvent notre attention. Les empreintes sont laissées par les pattes des animaux, mais dans la neige, d’autres parties du corps peuvent parfois aussi en laisser. Par exemple, l’aile d’un oiseau venu capturer une proie, la queue d’une souris qui trace une fine ligne ou le corps d’un cerf de Virginie (Odocoileus virginianus) qui s’est couché pour se reposer n’en sont que quelques exemples. La piste, pour sa part, c’est l’ensemble des empreintes laissées par un animal pendant son déplacement. Elles permettent de voir dans quelle direction il se déplaçait, s’il marchait, trottait, courait, sautait ou s’arrêtait.



Créer des scénarios
Ce que je préfère lorsque j’observe traces et empreintes, c’est de créer des scénarios dans ma tête et d’imaginer l’action qui s’est déroulée à cet endroit. Le renard roux(Vulpes vulpes) qui suivait un écureuil gris (Sciurus carolinensis) a-t-il réussi à le capturer? S’il n’a pas réussi, comment s’est-il nourri? Et cet écureuil, est-ce qu’il a réussi à échapper à son prédateur? C’est peut-être lui qui me regardait passer tout-à-l’heure, grimpé sur un thuya. Pourquoi cette souris est-elle disparue sous la neige à cet endroit précis? Pour se cacher ou pour grignoter une tendre tige? Tiens, ce petit nid vide suspendu à une branche d’aubépine, quel oiseau a niché ici? Combien d’oisillons y sont nés? Ont-ils tous survécu? Si nos scénarios et hypothèses sont plutôt vagues au début, avec le temps et l’expérience, ceux-ci se raffinent et nos interprétations deviennent de plus en plus précises.


L’identification
L’identification est une activité captivante. Pour y arriver, il est important d’avoir un ou deux guides d’identification dans son sac. J’en utilise deux couramment, soit Traces d’animaux du Québec, de Mark Elbroch et Tracking & the Art of Seeing, de Paul Rezendes. Le premier m’est bien utile pour l’identification des empreintes et pistes, tandis que le second détaille davantage les autres types de traces. Quand je ne suis pas en mesure de faire l’identification sur place, je prends quelques photos des traces pour les identifier plus tard. Une précaution à prendre toutefois dans ce cas, est de placer un objet de référence près des empreintes. Une petite règle, un gant, une pièce de monnaie ou un stylo font l’affaire. L’idée étant ici de pouvoir évaluer la taille de l’empreinte et la distance entre les pattes de l’animal, deux des critères utilisés lors de l’identification. Les autres critères tels la symétrie, le nombre de doigts, la longueur des griffes, la forme, les sabots et autres, apparaîtront sur la photo. La taille par contre sera difficile à définir sans référence visuelle.

Le piège des conclusions hâtives
Lors de l’interprétation d’une trace, il est facile de tomber dans le piège des conclusions hâtives. C’est pourquoi il faut prendre le temps d’observer attentivement, et surtout de bien se documenter. La nature est parfois bien étonnante. Il faut toujours garder à l’esprit que ce n’est pas parce que nous ne connaissons pas quelque chose que ça n’existe pas. Une chose qu’on croit impossible peut tout aussi bien être possible. Voici deux exemples illustrant comment des conclusions hâtives peuvent « brouiller les pistes ».
Un animal qui hiberne
L’auteur Marc Elbroch raconte comment il a suivi une étrange piste, un jour de février. Cette piste ressemblait un peu à celle d’un ouaouaron (Lithobates catesbeianus). Un ouaouaron en février, impossible, car cet animal hiberne sous l’eau dès les premiers froids. Après avoir suivi la piste sur quelques centaines de mètres, il aperçut… un ouaouaron qui émergeait de sous la glace, par un trou de loutre. Comment est-ce possible? Cette observation défie tout entendement car le ouaouaron est un animal à sang froid. Il doit compter sur des facteurs externes, tel le soleil, pour réchauffer sa température corporelle. À part que le soleil devait être radieux ce jour-là ou que cette grenouille ait fuit un prédateur, je n’ai pas la réponse. Voici toutefois ce que conclut Elbroch de cette observation « … ce ouaouaron m’a donné une leçon d’humilité en me rappelant l’importance d’être attentif à tous les indices que je peux découvrir ».
Des traces de griffes
Un jour je marchais en raquettes près du lac Trois-Saumons quand j’aperçu plusieurs arbres dont l’écorce semblait porter de larges griffures. Qu’est-ce qui pouvait bien avoir laissé sur les arbres ces traces que je voyais pour la première fois? Un porc-épic? Un ours? Je quittai sans réponse. Par la suite, la consultation de guides me permit d’élucider le mystère. Ce n’étaient pas du tout des traces de griffes. Vers la fin de l’hiver, quand la nourriture se fait plus rare, l’orignal (Alces alces) gratte l’écorce des arbres avec ses dents pour manger la sous-couche de l’écorce appelée cambium.


Une trace un peu spéciale
Il arrive parfois de tomber sur une trace un peu spéciale. Dans un parc pas très loin de chez-moi, il y a un coin de forêt qui est composé d’un vaste peuplement d’aubépines. Les branches de ce petit arbre, comme son nom le laisse deviner, sont chargées d’épines. J’aime bien me promener dans ce boisé en automne et en hiver, dès que les feuilles sont tombées, pour voir tous les nids d’oiseaux qui étaient invisibles en été. Un jour, sur une branche bordant le sentier, la trace de présence d’un animal était… un autre animal. Un campagnol était empalé sur une épine, signe qu’une pie-grièche était dans les parages. Cet oiseau, lorsqu’il capture et tue sa proie, l’empale ainsi pour la manger plus tard. J’avais déjà entendu parler de ce stratagème mais jamais je ne l’avais observé.


Elles sont partout
Pour peu qu’on s’y arrête et qu’on observe un peu, nous pouvons apercevoir des empreintes, des pistes et des traces. Elles sont partout, en voici quelques exemples.
Du très grand au très petit
La présence du cerf de Virginie peut s’exprimer par des détails allant du très grand au très petit.


Marchent, volent, piquent ou construisent
La faune avienne n’est pas en reste pour laisser de nombreux indices à l’ichnologue. Tous ces oiseaux qui marchent, volent, piquent ou construisent, laissent derrière eux de nombreuses traces, pistes et empreintes.




une petite mésange à tête noire est venue ramasser une graine
qu’elle avait échappée en quittant la mangeoire.


Le sentier de neige
« Le sentier de neige, courant la vallée, où dansent en cortège, des sapins gelés… » nous chantaient à une autre époque les membres du groupe les Classels. Pour les nostalgiques, cette chanson co-écrite par Ben Kay, Hal Stanley et Lucien Brien, revient généralement en ondes dans certaines émissions radios à chaque année pendant la période de Noël. Qui sait, ce sentier de neige était peut-être inspiré de ceux qu’on peut croiser en forêt. En voici quelques uns observés ici et là au fil du temps.




D’autres types de traces
D’autres types de traces qui peuvent prendre diverses formes témoignent également du passage d’un insecte, du vent qui a soufflé, d’un humain, voir même de certaines attitudes comportementales de ce dernier. Votre sens de l’observation et votre intérêt à le mettre en pratique sont les seules limites qui feront en sorte que vous verrez ou non tous ces indices qui sont présents dans votre environnement.

au travers l’écorce d’un arbre.



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Très intéressant, Yves!
Sous l’angle de tes photos et de tes observations, les sciences naturelles sont vraiment passionnantes. Un pur bonheur de te lire🥰
Danielle
Merci beaucoup Danielle pour ton gentil commentaire.Je te souhaite une belle journée, profites-en pour aller prendre l’air avant la tempête. 🙏🏼😘
Comme tous ces articles sont précieux !
Merci infiniment, Yves
Merci beaucoup Elisabeth d’avoir pris le temps de les lire 🙏🏼🙏🏼🙏🏼. J’aime tellement partager ce que je vois et apprends de la nature. Le prochain article s’en vient bientôt, peut-être à temps pour l’équinoxe.
Bonjour, très intéressant. Je ne sais pas si je peux poser des question…..mais j’y vais.
La caméra de mon chalet a saisi à 2 reprises la vidéo du passage d’un couple de renard dans la neige. Le deuxième renard ( même si le premier l’a devancé d’une cinquantaine de pieds )suit ‘très’ exactement les piste du premier. Quelques jours plus gars dans la deuxième vidéo il suit aussi exactement la piste et en plus, il fait des bonds exactement aux mêmes endroits que le premier et ce, même s’il ne l’a pas vu. Comment expliquer ce phénomène ???
Si désiré, je peut même vous faire parvenir ces courts clips.
Merci
Jean-Marc Rodrigue
Québec
Bonsoir Jean-Marc. Merci pour ce commentaire et oui, vous pouvez poser toutes les questions que vous désirez c’est le but de ce blogue. Je n’ai jamais observé ce comportement mais c’est extrêmement intéressant. J’ai vérifié dans mes bouquins de pistes, empreintes et traces avant de vous répondre et je n’ai rien trouvé qui évoque ce comportement. Par contre en faisant une petite recherche sur le comportement des animaux dans la neige j’ai trouvé un article intéressant qui semble confirmer l’hypothèse qui m’est venu à l’esprit en lisant votre description. Le renard roux quand il y a de la neige (surtout quand il y en a une bonne couche) marche de manière directe, en ligne droite, ce qui est la démarche la plus économique en dépense d’énergie. Chaque patte arrière vient se loger dans le trou fait par la patte avant du même côté. Donc dans le même but il serait très logique que si un renard en suit un premier il utiliserait les mêmes empreintes pour sauver lui aussi de l’énergie. Je ne sais pas si vous lisez l’anglais, je vous joint le lien de l’article intéressant dans lequel j’ai trouvé cette info: https://lindajspielman.com/2021/02/23/when-the-snow-gets-deep/ . J’espère que ça répond un peu à votre question. Pour ma part je crois que cette hypothèse soit la plus plausible. Merci encore pour votre question et n’hésitez pas à m’en poser d’autres, j’aime bien chercher quand je ne connais pas les réponses. Ça me permet d’en apprendre toujours plus. Bonne fin de soirée.