Mai
Mai est enfin arrivé, il est temps d’aller marcher dans votre boisé préféré. Sur les arbres, les feuilles commencent à s’ouvrir, parsemant les houpiers de leur tendre vert. Au sol, c’est la course contre la montre de toute la flore printanière hâtive. Étrange course que celle de sujets qui ne se déplacent guère. Pourtant course il y a, c’est-à-dire celle d’accomplir la floraison avant le développement du feuillage des arbres. Une fois celui-ci établi, jusqu’à 5% environ de la luminosité atteint le sous-bois de nos forêts boréales feuillues. En ce matin de mai donc, les précoces symplocarpes chou-puant et les tussilages pas-d’âne ont déjà pris une longueur d’avance. C’est désormais la période de déroulement des crosses de fougères et de floraison du trille rouge et de l’érythrone d’Amérique.
Tapis verts et luisants
Voisinant les espèces précédemment citées, vous remarquez de denses tapis verts et luisants. Prenez garde de ne rien piétiner et approchez. Vous apercevrez alors des feuilles oblongues et charnues disposées en rosettes. Les plants peuvent comporter de deux à cinq feuilles mais en général il y en a trois. Est-ce qu’il s’agit vraiment de plants? Nous le verrons plus tard. Une chose est certaine, vous êtes en présence de la clintonie boréale. Observez! Du centre de certaines rosettes s’élève une frêle hampe. À son sommet trône une grappe de boutons floraux. Ces boutons seront des fleurs vers la fin mai, une bonne raison de revenir alors marcher dans le secteur.



Quelques jours plus tard
Vous voici revenu sur place quelques jours plus tard. Elles sont là! De jolies petites clochettes d’un jaune plus discret que celui de leurs voisines les érythrones. Elles sont même parfois verdâtres. D’un nombre variant de trois à six, elles sont disposées en ombelle au bout de la hampe. Comme elles sont tournées vers le sol, il est facile pour le promeneur peu attentif de passer à proximité sans les voir. Si par contre vous les apercevez, prenez le temps de les admirer. Les fleurs devant vous ont pris au moins une douzaine d’années pour se former et leur floraison ne durera qu’une dizaine de jours.




Les fruits
Si les fleurs sont discrètes, on ne peut en dire autant des fruits. À maturité, plus tard en été, ils deviennent d’un bleu luisant. Impossible de les manquer, même dans la pénombre du sous-bois. Perchés au sommet de leur hampe, ils semblent parfois flotter dans l’air à quelques centimètres du sol. Ils peuvent afficher leur superbe pendant quelques semaines.


Reproduction
La clintonie peut se reproduire par modes sexué et asexué. La reproduction sexuée s’effectue par pollinisation croisée et dépend essentiellement des insectes, les bourdons en particulier. La reproduction asexuée ou multiplication végétative se fait par un rhizome qui produit des ramets. Ce processus de clonage est assez complexe. C’est par ce mode asexué que la clintonie se reproduit en majeure partie. Si vous êtes curieux d’en savoir davantage sur la reproduction de cette espèce, je vous suggère fortement de consulter la Flore printanière, par Gisèle Lamoureux, publiée chez Fleurbec1. Les explications y sont détaillées, bien vulgarisées et illustrées.


Ramets
Les ramets sont les rosettes de feuilles apparentes au sol, ce qu’on prend pour des plants. Vous vous souvenez de la question précédemment posée « Est-ce qu’il s’agit vraiment de plants? » Nous y voilà. Chaque rosette de feuilles que nous voyons et qui nous semble un plant est en fait un ramet qui fait partie d’un tout, c’est-à-dire le clone. Les tapis de clintonies qui recouvrent le sol sont donc généralement formés par un seul individu, le clone, dont émergent à la surface du sol les ramets. La croissance du rhizome et de ses ramets est très lente. Le segment de rhizome initial vit environ jusqu’à quinze ans. Sa partie ancienne va alors pourrir tandis qu’à l’autre extrémité de nouveaux segments s’ajoutent et ainsi de suite. La colonie que vous avez devant les yeux peut donc être très âgée. On estime qu’un tapis d’à peine un mètre carré ( 1m2) de clintonies boréales peut avoir plus de cent ans2.

Pourquoi clintonie?
Pourquoi clintonie? De Clinton à clintonie, si le nom vous évoque un politicien américain, vous n’avez pas tort. Par contre vous n’avez pas tout à fait raison si vous croyez qu’elle est ainsi nommée en l’honneur de Bill Clinton, l’ancien président. La clintonie boréale s’appelait ainsi bien avant lui. En fait, le nom clintonia lui fut attribué pour honorer DeWitt Clinton (1769-1828), homme d’état doublé d’un naturaliste accompli, qui fut maire de la ville de New-York et gouverneur de l’état du même nom. Le nom fut attribué à la plante par Constantin Samuel Rafinesque (1783-1840) un botaniste très original et controversé3.
Toxique?
La clintonie est-elle toxique? Les jeunes feuilles encore enroulées sont comestibles. Les fruits par contre sont réputés toxiques, ou à tout le moins très laxatifs, bien qu’aucune étude scientifique ne semble avoir clairement démontré cette toxicité. Par précaution abstenez-vous d’essayer. Selon Schneider 20204, la plante aurait plusieurs propriétés médicinales tel des effets calmants, cicatrisants, diurétiques, insectifuges et plusieurs autres. Se frotter la peau avec une feuille fraîche permettrait de prévenir et adoucir les piqûres de moustiques.


Un peu de sagesse
Compte tenu de sa lenteur à se propager, un peu de sagesse ne fera de tort ni à nous ni à la plante. Bien qu’elle soit assez abondante dans nos forêts, il est préférable d’éviter de la cueillir ou de la piétiner. Ce qui est intéressant de retenir en sa présence, ce sont les points suivants : la colonie devant nous ne constitue souvent qu’un seul individu, sinon deux ou trois, mais généralement pas plus. Cet individu est probablement âgé de plus d’un siècle si son étendue fait un mètre carré ou plus. Ça porte à réfléchir non? Personnellement, en l’apprenant, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’en un seul passage de véhicule ou qu’en quelques coups de pelle on peut détruire cent ans de croissance. Imaginez, plus d’un siècle de production de rhizomes, ramets, feuilles, fleurs et graines, et ce malgré les prédateurs, gels, sécheresses, ou inondations. Cet ensemble si fort et si fragile à la fois mérite un certain respect...

Un mètre carré c’est un peu moins que ce qu’on voit sur cette photo. Les nombreux ramets qui y poussent nous apparaissent comme une population. Pourtant, un mètre carré comme celui-ci est souvent constitué d’un seul individu (clone), âgé d’environ cent ans. Ça mérite un certain respect.
- Lamoureux, G. 2002. Flore printanière. Collaboration à la photographie: R. Larose. Fleurbec éditeur, Saint-Henri-de-Lévis, Québec. ↩︎
- Lamoureux, G. 2002. op. cit. ↩︎
- Asselin, Alain, Jacques Cayouette et Jacques Mathieu, Curieuses histoires de plantes du Canada. 1760 – 1867, tome 3, Québec, Septentrion, 2017. ↩︎
- Schneider, A. 2020. Plantes médicinales indigènes du Québec et du sud-est du Canada. Les Éditions de l’Homme, Montréal, Québec. ↩︎
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Merci beaucoup Yves pour cet article très intéressant. Et bien sûr les belles photos.
Merci à toi Catherine pour la lecture et le commentaire c’est toujours apprécié.