Un matin d’hiver
En promenade dans votre boisé préféré, un matin d’hiver, il fait froid mais marcher vous réchauffe. Autour de vous volent et zinzinulent des mésanges à tête noire (Parus atricapillus). Elles s’approchent hardiment, espérant voir votre main s’élever vers elles. Ce qu’elles espèrent surtout, c’est de voir cette main remplie d’appétissants akènes d’Helianthus annuus, mieux connus sous le nom de graines de tournesols. Vous êtes habitués à leur présence, elles viennent ainsi à votre rencontre à chacune de vos randonnées. Cette fois, par contre, un chant ou plutôt un cri particulier s’ajoute à celui des mésanges. Ce cri on pourrait le décrire comme un yank yank yank nasillard.
Un détail qui cloche
Tendez l’oreille, regardez en direction du son et vous découvrirez bientôt, perché sur un tronc, un drôle de petit oiseau de la taille d’un moineau. Son dos est d’un riche gris-bleu et sur sa tête la calotte est noire. Sa face, sa gorge et sa poitrine sont blanches, d’où son nom de sittelle à poitrine blanche (Sitta carolinensis). Regardez-la bien cette sittelle! La voilà qui commence à descendre le long de l’arbre en tournant autour du tronc. Observez son déplacement… Il y a quelque chose qui cloche, de quoi s’agit-il? Mais oui… Voilà! Vous avez trouvé! Elle descend tout en gardant la tête en bas.

Sittelle à poitrine rousse
Il se peut que le cri nasillard que vous avez entendu, s’il est un peu plus aigü, soit celui d’une autre espèce: la sittelle à poitrine rousse (Sitta canadensis). Celle-ci, un peu plus petite que sa cousine à poitrine blanche, est davantage de la taille de la mésange à tête noire, environ 13 cm. Son dos est gris-bleu. Sur sa tête la calotte est noire et le sourcil est blanc. Un bandeau noir traverse la tête sur toute sa longueur à la hauteur de l’oeil. On dirait qu’elle porte un masque. La poitrine et le ventre sont roux, d’où son nom. Tout comme l’espèce à poitrine blanche, elle se déplace souvent la tête en bas.

L’hallux
Cette manière de se déplacer est propre aux sittelles. C’est grâce à leur doigt postérieur long et puissant, l’hallux, qu’elles peuvent s’agripper à l’écorce, une patte à la fois, et se déplacer ainsi la tête en bas. Leur queue courte faciliterait également ce mode de déplacement, en diminuant les risques de frottement qui pourraient déstabiliser l’oiseau. C’est exactement le contraire des pics qui se servent de leur queue longue et forte pour s’appuyer quand ils grimpent ou creusent l’écorce.



L’avantage d’évoluer la tête en bas
En été, la diète des sittelles se compose principalement d’insectes. L’avantage d’évoluer la tête en bas serait de pouvoir déceler de la nourriture ayant échappé à l’attention d’autres espèces. Ainsi, en regardant d’un angle différent dans les plis et rugosités de l’écorce, elles peuvent apercevoir des insectes, leurs œufs ou leurs larves, non décelés par les espèces évoluant la tête vers le haut. En hiver les sittelles changent leur diète pour manger des graines. Lorsqu’elles en trouvent, tout comme le font les mésanges, elles transportent les graines vers un arbre pour les caler dans les replis de l’écorce. Elles peuvent les manger aussitôt en les piquant du bec pour enlever les écailles ou encore elles peuvent les y cacher pour les manger un peu plus tard.

Étymologie
Pour les amateurs d’étymologie, le mot sittelle serait d’usage en français depuis la fin du dix-huitième siècle. Selon l’auteur du dictionnaire des noms français des oiseaux du monde (nfom), le nom aurait été introduit plus précisément en 1778, par le naturaliste français P. Guéneau de Montbeillard, par l’ajout du suffixe « elle » au terme générique latin Sitta, déjà utilisé par Carl Von Linné dès 1758. Ce générique est lui-même issu de la latinisation, à partir du grec ancien, du terme Sitté qu’utilisait Aristote pour désigner un oiseau grimpeur de type pic.
Quatre espèces vivent en Amérique du Nord
Les sittelles à poitrine blanche et à poitrine rousse font partie de la famille des sittidés (Sittidae). Quatre espèces vivent en Amérique du Nord, mais celles à poitrine rousse et à poitrine blanche sont les deux seules présentes au Québec. Une troisième espèce, la sittelle pygmée (Sitta pygmaea) fréquente le sud de la Colombie-Britannique. La quatrième espèce d’Amérique, la sittelle à tête brune (Sitta pusilla), vit généralement dans le sud-est des États-Unis. N’ayant observé et photographié que les deux espèces du Québec, c’est de celles-ci qu’il est question dans le présent article.
Méridionale
La sittelle à poitrine blanche, notre méridionale, occupe la majeure partie des États-Unis, une grande partie du Mexique et le sud du Canada. Au Québec, selon le deuxième Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, son aire de nidification se limite à une zone comprise entre l’Outaouais et Chaudière-Appalaches, en plus d’une partie du Témiscamingue. En dehors de ces régions, sa présence est rarement observée. La confirmation de nidification la plus septentrionale de l’espèce est située dans une érablière près de Saint-Fabien, dans le Bas-Saint-Laurent.
Ici, dans la région de Lévis où je vis, elle est pratiquement à la limite nord de sa distribution. Pourtant, c’est la sittelle que j’observe le plus souvent, tant dans les boisés à proximité qu’en milieu plus urbain comme ma cour. La raison en est simple, c’est que cette espèce préfère les forêts feuillues, souvent les lisières de vieilles forêts comme les érablières à hêtre de notre région.


Septentrionale
Plus septentrionale que sa cousine, la sittelle à poitrine rousse est beaucoup plus répandue dans l’ensemble du Canada. Selon la Fédération canadienne de la Faune, son aire de répartition comprend une bonne partie de la forêt boréale, du sud de l’Alaska jusqu’à Terre-Neuve et Labrador. Sa présence s’étend également au sud, dans quelques parties des États-Unis, soit vers l’est, au sud des Appalaches, dans les Great Smoky Mountains du Tennessee, et en Caroline du Nord. Absente du centre du pays, elle se rencontre à l’ouest dans les forêts conifériennes du sud de la Californie et de l’Arizona.
Ici en forêt boréale, cette sittelle niche surtout dans les peuplements résineux matures, de préférence dans les forêts d’épinettes (pessières) et les forêts de sapins (sapinières). Au nord elle est présente jusqu’à la frontière de la pessière à lichens. Localement, il m’arrive de l’observer ici surtout en hiver, mais plus rarement que la sittelle à poitrine blanche.


Nidification
Nos deux espèces sont monogames. Celles à poitrine blanche restent généralement en couple pour la vie, par contre, l’union chez la poitrine rousse dure au moins un an ou plus, mais pas pour la vie semble-t-il. Pour nicher, nos sittelles empruntent volontiers des cavités déjà existantes comme les anciens trous de pics. Elles peuvent aussi creuser leur propre trou dans de vieux arbres, surtout chez la sittelle à poitrine rousse. Chez cette espèce, une fois le nid installé, on peut observer un comportement très intéressant. Le mâle et la femelle transportent dans leur bec, parfois sur de bonnes distances, de la résine d’épinette ou de pin dont ils enduisent le tour du trou. L’utilité connue de ce procédé ne fait pas l’unanimité, mais plusieurs chercheurs croient que c’est sûrement lié à la répulsion de certains prédateurs comme l’écureuil.
Selon le calendrier de l’Atlas des oiseaux nicheurs du Québec, la période de nidification, incluant la ponte et l’incubation, se situe généralement entre le début d’avril et la fin juillet chez la sittelle à poitrine blanche. La période est un peu plus courte chez la sittelle à poitrine rousse, soit de la mi-avril à la troisième semaine de juillet.
Vivre en société
Une fois la saison de nidification terminée, il n’est pas rare de voir différentes espèces de petits oiseaux se regrouper. C’est ce qu’on appelle des volées mixtes. Les mésanges à tête noire, par leur organisation sociale bien structurée en hiver, constituent souvent le groupe autour duquel se forment ces volées. Les membres de ces nouveaux groupes se nourrissent et se déplacent ensemble, dès la fin de l’automne, et ils le feront tout l’hiver. C’est alors qu’on peut apercevoir un couple de sittelles ou d’autres espèces, comme le pic mineur, se joindre aux groupes de mésanges à tête noire.
Pourquoi le font-ils? Pour mieux survivre à la dure saison hivernale. N’oublions pas que les feuilles sont maintenant tombées, exposant les plus petits oiseaux à la vue des prédateurs. Plus d’oiseaux vigilants permettent une meilleure détection de ces prédateurs. Si un rapace est détecté, les mésanges émettent un sifflement d’alarme que les autres espèces comprennent. De plus, les capacités de vision et de détection qui diffèrent selon les espèces du groupe permettent aux uns d’apercevoir ce qui peut passer inaperçu chez les autres. Cette sécurité accrue permet de passer plus de temps individuellement à chercher la nourriture et se nourrir. Davantage d’individus en quête de nourriture procurent plus de chances d’en trouver. Source: Mary McCann, Audubon.
Mutualisme
Lorsque nos sittelles et nos mésanges, des organismes d’espèces distinctes, s’associent ainsi dans le but d’en retirer un bénéfice mutuel, on nomme ça du mutualisme. Selon Perru (2011), « Cette association peut être une association lâche, où les deux espèces ne vivent pas toujours ensemble dans le temps et le lieu ; il suffit qu’il y ait des rencontres à des périodes déterminées pour qu’il y ait mutualisme.»
C’est exactement ce qui se produit lorsque se forment les volées mixtes. Comme il ne s’agit pas d’une association stricte, il est possible qu’un des partenaires se permette parfois de tricher un peu. Le geste sera toléré s’il ne porte pas trop préjudice aux autres partenaires. C’est ainsi que j’ai pu observer plus d’une fois une sittelle attendant qu’une mésange aille cacher une graine de tournesol dans un repli d’écorce pour aller voler la graine une fois la mésange partie. Par contre je n’ai jamais observé de mésanges s’en prendre aux voleuses après leurs larcins.
S’enhardir
Les sittelles lorsqu’elles sont seules sont plutôt méfiantes, elles s’approchent mais tout en restant hors de portée. Quand elles accompagnent les mésanges, on les voit s’enhardir jusqu’à venir se poser sur notre main pour y quérir une graine. Un jour, j’avais la main ainsi tendue vers l’avant et les mésanges s’y relayaient depuis quelques minutes. Soudain, venant de l’arrière, une petite boule de plume au ventre roux passe par-dessus mon épaule pour venir se poser sans hésiter sur ma paume. C’était ma première rencontre avec la sittelle à poitrine rousse. Pour certains, ce geste de nourrir les oiseaux peut être jugé répréhensible. Je demeure pour ma part convaincu qu’en hiver, à -15°C, ces quelques graines que nous leur offrons peuvent faire pour eux la différence entre survivre ou mourir. Il n’est pas rare d’ailleurs si vous possédez une mangeoire, même en milieu urbain, de recevoir leur visite.


De balade en forêt à ballades en forêt
Les oiseaux qui s’assemblent ainsi en hiver, malgré toutes leurs différences, est un exemple de coopération qui devrait tous nous inspirer. Ces volées mixtes valent à elles seules la motivation d’une balade en forêt. L’absence de feuilles, et par conséquent la clarté accrue dans les sous-bois, facilitent l’observation de ces petits êtres emplumés. Écoutez le rythme de leurs chants et de leurs cris qui se mélangent pour créer de mélodieuses ballades, des ballades en forêt. Voici sans contredit une raison de plus d’aimer l’hiver.
Pour être informés de la publication d’un nouvel article, je vous invite à vous abonner à Photo-Nature-Culture en remplissant le formulaire ci-dessous. C’est gratuit!
Si vous ne recevez pas de message de confirmation dans les minutes qui suivent, vérifiez votre boîte de courriels indésirables, si le message s’y trouve, ajouter l’expéditeur à vos courriels autorisés. Merci beaucoup et à bientôt.