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L’écho d’un cri plaintif

Par un beau matin calme d’été, quelque part sur le lac, l’écho d’un cri plaintif retentit soudain au loin. Ce cri, presque lugubre, est pourtant magnifique. C’est celui du plongeon huard. Quand on l’entend on s’arrête pour l’écouter. Lorsqu’il émerge à la surface après une plongée, tout près du quai ou du canot, comment ne pas s’immobiliser pour l’observer? Comme il est beau dans sa livrée noire et blanche. Plongeons à sa découverte.

Plongeon huard
Comme il est beau dans sa livrée noire et blanche

Quelques généralités

Commençons par quelques généralités sur l’espèce. Le plongeon huard fait partie de la famille des gaviidés. Cette petite famille, la seule qui compose l’ordre des gaviiformes, ne comporte que cinq espèces, tous des plongeons. Dans le Québec méridional, c’est-à-dire au sud du 53 ième parallèle, il est possible d’observer deux espèces: le plongeon huard et le plongeon catmarin. Bien que les plongeons ressemblent aux canards, de par la taille et la forme, ils n’en sont pas. Précisons enfin que les plongeons, comme leur nom le laisse deviner, sont d’excellents plongeurs.

Plongeon catmarin
L’autre espèce qu’on peut observer dans le Québec méridional, le plongeon catmarin.
Celui-ci nichait sur un petit îlot d’une tourbière, à Havre-Saint-Pierre.

Conçu pour la plongée

Le plongeon huard est davantage conçu pour la plongée et la nage que pour le vol. Son corps présente d’ailleurs plusieurs adaptations qui favorisent ces activités. Les plus apparentes sont un corps profilé et des jambes aplaties latéralement. Ses jambes, positionnées dans la partie arrière de son corps, se terminent par de grandes pattes palmées qui facilitent sa propulsion. En contrepartie, cette position reculée des pattes empêche le huard de se déplacer sur le sol. Pour cette raison, son nid est généralement situé à quelques centimètres de l’eau, lui permettant ainsi d’y avoir accès en sautillant maladroitement.

Plongeon huard, nid, couve
Caché dans les herbes, à quelques centimètres de l’eau, ce plongeon huard couve ses oeufs, généralement au nombre de deux, sur son nid. Cette proximité de l’eau permet à l’oiseau de s’y installer ou de le quitter au besoin en sautillant puisqu’il ne peut pas vraiment marcher efficacement.

D’autres adaptations moins apparentes mais non moins importantes font du huard un excellent plongeur, en voici quelques-unes.

Les os

Chez la plupart des oiseaux, les os sont minces, creux et remplis d’air, allégeant ainsi l’animal et facilitant grandement son envol et son vol. Ces os sont alimentés en air par le prolongement des sacs aériens qui communiquent avec les poumons des oiseaux. On dit de ces os qu’ils sont pneumatisés ou aérifères. Malgré leurs parois minces et leur légèreté, ils sont quand même d’une grande robustesse dû à un réseau d’étais qui relie leurs parois. Pour bien imager cette structure, on peut la comparer aux rayons d’une roue de bicyclette qui lui procurent sa force tout en lui permettant sa légèreté (source: U. Laval). Chez le plongeon huard, il est clair que des os légers et remplis d’air seraient un grand handicap pour plonger. C’est pourquoi il possède des os pleins, beaucoup plus denses et lourds que ceux de ses congénères.

Le contrôle de la flottabilité

Les personnes ayant déjà fait de la plongée connaissent bien l’importance du volume d’air qui permet le contrôle de la flottabilité. Pour pouvoir descendre sous l’eau, il faut créer une flottabilité négative en expulsant l’air de la veste de flottaison. La flottabilité doit, par la suite, être ajustée tout au long de la plongée pour éviter de couler à pic ou de remonter trop rapidement. Il en est exactement de même pour le huard quand vient le temps de plonger. Il comprime son corps, ce qui chasse l’air de ses poumons et celui emprisonné entre ses plumes. Pour remonter, contrairement au plongeur, il ne bénéficie pas d’apport d’air mais seulement de sa musculature et de ses pattes palmées.

Plongeon huard
À la différence du canard, le plongeon huard nage le corps plus enfoncé dans l’eau. Ce profil plus bas le rend moins visible sur l’eau. S’il est inquiet, il peut même s’enfoncer davantage et ne garder que la tête émergée.
Canard colvert mâle
Ce canard colvert mâle nage avec le corps beaucoup plus sorti de l’eau. Le colvert n’est pas un canard plongeur d’ailleurs, c’est un barboteur. Il bascule son corps vers l’avant, la tête sous l’eau, en gardant le derrière bien haut en surface pour fouiller le fond en eau peu profonde.
Plongeon huard , plongeur, plonge
Le début d’une plongée

Oxygène

Le plongeon huard, comme les autres plongeurs et les mammifères marins, possède la capacité de stocker de grandes quantités d’oxygène dans son sang. Pendant son immersion, une adaptation physiologique appelée le réflexe de plongée permet au huard de prolonger son temps sous l’eau. Le flux d’oxygène est considérablement diminué vers la plupart des parties du corps, sauf vers le coeur et le système nerveux. Ce réflexe ralentit le rythme cardiaque, ce qui réduit la quantité d’oxygène utilisée. Parallèlement, les muscles et autres parties du corps effectuent alors un métabolisme anaérobique, c’est-à-dire sans oxygène, jusqu’à ce que l’oiseau refasse surface.

Quelques faits intéressants

Étonnamment, il existe moins d’études qu’on serait porté à le croire sur le plongeon huard. C’est possiblement dû à l’habitat qu’il fréquente et ses moeurs qui en font un oiseau plus difficile à observer, particulièrement lorsqu’il est sous l’eau. Malgré certaines différences au niveau des chiffres, on trouve quelques faits intéressants sur le huard dans ce qui est généralement admis dans la littérature. En voici quelques uns.

Profondeur et temps de plongée

Le huard peut plonger jusqu’à une profondeur de 70 mètres pour aller pêcher. En moyenne toutefois, ses plongées se font à environ 5 mètres . Les données sur son temps de plongée varient selon les auteurs : de plus d’une minute à trois minutes, et même jusqu’à quinze minutes. Chose certaine, quand il atteint parfois la profondeur de 70 mètres, une ou deux minutes ne peuvent suffire. 

400 mètres

Le huard ne peut décoller à partir du sol, il doit donc le faire en courant sur l’eau. Dû à son poids, il décolle en prenant de la vitesse en courant sur l’eau et en battant des ailes. Il fait alors penser à un hydravion. Dépendant de la direction du vent et des conditions, il lui faut parfois près de 400 mètres pour pouvoir décoller. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’il s’établit rarement sur de petits lacs. Une fois en l’air, il peut tout de même voler jusqu’à une vitesse de 120 km/h. Pour compenser le poids de ses os pleins, il doit toutefois battre continuellement des ailes lorsqu’il est en vol. Pendant le vol, pour gagner en aérodynamisme ses larges pattes traînent derrière son corps. Cette caractéristique est propre aux cinq espèces de plongeons.

Prédateur redoutable

Le plongeon consomme beaucoup de poissons pour se nourrir. Pour se faciliter la tâche, il possède la faculté d’avaler ses proies sous l’eau. Cette aptitude lui permet d’éviter les innombrables allers-retours vers la surface, rendant ses plongées plus efficaces. Il peut également changer très rapidement de trajectoire pour poursuivre un poisson. On estime qu’une famille de deux parents et deux juvéniles peut consommer une demie-tonne de poisson pendant une période de 15 semaines (source: All About Birds).

Plongeon huard , poisson dans le bec, pêcheur
Un adulte refait surface après avoir capturé un poisson qu’il destine à un de ses petits.

J’ai pu constater son talent de pêcheur lors d’une sortie en kayak. Un juvénile, encore incapable de plonger, se faisait nourrir par ses parents. J’observais de loin le stratagème, parfaitement immobile pour ne pas les effrayer. Le jeune se dirigeait toujours vers moi, si bien qu’il s’est retrouvé assez près pour que je puisse le photographier avec un téléobjectif. À chaque plongée, le parent remontait avec un poisson qu’il donnait à son petit. Aucun cri et aucune parade d’agressivité à mon égard, je suis ainsi resté immobile jusqu’à ce qu’ils s’éloignent comme ils étaient venus. Un des plus beaux moments qu’il m’ait été donné de vivre sur l’eau.

Plongeon huard, adulte nourrissant un juvénile
Le parent qui nourrit son petit. Un des plus beaux moments qu’il m’ait été donné de vivre sur l’eau.

Un véritable symbole

Le plongeon huard est plus qu’un simple oiseau, c’est un véritable symbole. Même une personne n’ayant jamais mis les pieds à la campagne a déjà, à maintes reprises, entendu son chant. Dès qu’une séquence de film se déroule en nature, près d’un lac, il y a fort à parier que c’est lui que vous entendez en fond sonore. Il est d’ailleurs souvent utilisé à tort dans des films où l’action se déroule en des endroits où l’espèce n’est pas présente.

En voici quelques exemples : 1917, Trouver Doris, Platoon, Rome, Godzilla, pour ne nommer que ceux-là. Selon Frank Bures, dans un très intéressant article paru en 2019 dans le Star Tribune, ce serait suite à la scène où Katharine Hepburn et Henry Fonda observent le plongeon huard, dans le film « On Golden Pound », que son chant est devenu si populaire. Hollywood aime tellement ce chant qu’il en a fait l’archétype du son de la nature sauvage.

Quatre chants

Le plongeon peut émettre quatre chants différents pour communiquer, soit le trémolo, le cri plaintif, l’ioulement et le hululement. Je vous invite à visiter la page web de Nature Canada, à ce lien hypertexte, pour écouter les différents chants du huard.

Le cri plaintif est utilisé si le huard se sépare du poussin ou si le compagnon ne revient pas. Il indique une volonté d’interagir. C’est le chant qu’on entend le plus souvent.

Le trémolo est une réponse agressive émise lorsqu’il est dérangé par un prédateur. Le trémolo signale la détresse et peut inciter les huards à se mettre en sécurité. Ce cri annonce aussi sa présence au bord d’un lac.

L’ioulement est un cri d’agressivité produit par le mâle seulement. Il est utilisé lors de conflits territoriaux. Chaque mâle a son propre ioulement qui est sa signature vocale.

Enfin, le hululement est un appel de curiosité ou de bien-être. C’est un appel doux et court servant à rester en contact avec les autres. Les parents peuvent ainsi hululer à leurs poussins ou à un compagnon ou compagne.

Un oiseau totem

Chez plusieurs nations de la Côte-Ouest, le huard symbolise la paix, la tranquillité, la communication, la sérénité et la générosité. L’apparition de cet oiseau totem appelle à porter attention aux rêves. Les gens qui possèdent le huard comme totem ont l’imagination et les capacités à rêver très développées. Pour eux, les images et les visions deviennent très réalistes et il leur faut séparer le réel de l’irréel, ce qui les aide à voir la vérité. Chez certains algonquiens du nord-est, le huard est même considéré comme un messager divin.

Dans une légende Wabanaki, on le retrouve sous le nom de Kwimu (Qimu) chez les Mi’kmaq, tandis que chez les abénakis il porte le nom de Medawisla (Medawihla). (Source: Native-languages.org ). À Vancouver, devant le bâtiment de l’Assemblée législative, on peut voir un mât totem au sommet duquel trône le huard. Il s’agit du totem du savoir, sculpté par l’artiste Salish du littoral Cicero August.

Devise 

En plus d’être un symbole hollywoodien, le plongeon huard est aussi, depuis 1987, celui de la devise monétaire du Canada: le dollar. Le motif qui apparaissait auparavant sur le dollar canadien, depuis 1935, représentait deux voyageurs pagayant dans un canot d’écorce. En 1986, on décide de revamper le dollar tout en conservant le même motif. En novembre 1986, la compagnie chargée de transporter les prototypes de la nouvelle pièce de monnaie d’Ottawa vers Calgary, où elle doit être frappée, égare son précieux colis pendant une tempête de neige. Un motif de remplacement est alors sélectionné, ce sera une oeuvre de l’artiste animalier Robert-Ralph Carmichael, le huard.

En 1987, lors du lancement de cette nouvelle pièce, le huard s’appelle huard à collier. Toutefois, en 1991, la Commission internationale des noms français d’oiseaux adopte plongeon huard comme nouvelle dénomination de l’espèce. Dès lors, le choix du huard sur la devise canadienne devient plutôt ironique. À chaque baisse du cours du dollar à la bourse, il n’est pas rare d’entendre fuser les sarcasmes. S’il est très mauvais pour l’économie de voir sa devise plonger, il est par contre crucial pour le plongeon huard de le faire. C’est ainsi qu’il se nourrit et qu’il se protège des prédateurs.

pièces de monnaie canadiennes, dollar canadien, huard
Voici, avec la patine du temps, un aperçu de quelques versions différentes du plongeon huard sur le dollar canadien au fil des années. De gauche à droite: – la version originale sortie en 1987 – en 2006, dollar porte-bonheur (Jeux d’hiver de Turin) – en 2008, dollar porte-bonheur (Jeux d’été à Pékin) – à droite la version régulière depuis 2012, qui marque l’apparition d’une feuille d’érable gravée au laser au-dessus du huard.

Se laisser charmer

Que ce soit par son chant au cinéma, sa valeur dans nos poches, la spiritualité qu’il inspire à certains peuples ou simplement par sa beauté pure, il n’est pas difficile de se laisser charmer par cet oiseau. Il ne faut jamais oublier toutefois que c’est un animal sauvage qui doit, comme tous les autres, lutter pour sa survie. Peu importe l’activité pratiquée il est important de penser à sa protection. À la pêche, lancer la ligne dans une autre direction ou attendre qu’il s’éloigne avant de le faire. S’en éloigner plutôt que de s’en approcher lorsque nous naviguons, peu importe l’embarcation. S’il fait surface près de nous, ralentir ou encore mieux s’arrêter. Voilà des gestes simples qui feront de nous des visiteurs et non des intrus, car sur le lac, il est chez lui.

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Cet article a 2 commentaires

  1. Éli Toussaint

    Quel magnifique article, Yves, merci !! Je suis en ce moment au lac Trois-Saumons et les entends en permanence. Leur chant est divin. Un de mes petits-fils les appelle les oiseaux loups …

    1. Yves

      Merci à toi Éli 🙏🏼 Lorsqu’il y a des journées pluvieuses ou brumeuses comme celle-ci on les entends mieux car ils communiquent davantage entre eux. Tu es bien chanceuse d’être au lac, c’est si beau. Bon séjour!

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