La pluie approche
Il vente peu et l’air tiède est chargé d’humidité. Installé sur mon balcon, je déguste un bol de café en profitant du doux matin. Un regard sur les prévisions météorologiques me confirme que la pluie approche. Prévue durer pendant quelques jours, elle doit débuter en fin de matinée. Avant de commencer nos journées respectives de travail, ma conjointe et moi décidons donc d’aller marcher un peu sur le bord de la grève. Sage décision, puisqu’il pleuvra par la suite pendant six jours.
Marée basse
Arrivés sur la grève, la marée basse permet d’apercevoir de grandes étendues de scirpe d’Amérique (Schoenoplectus pungens). Son vert tapis bien fourni domine le sol, entrecoupé ici et là de marelles retenant un peu d’eau de la marée qui s’en est allée. De l’autre côté du fleuve, la ville de Québec apparaît légèrement floutée par le voile humide et vaporeux qui la recouvre. La balade s’annonce morne et grise? Sûrement pas…

La zone intertidale
Sur l’estran rocheux devant nous, s’épanouit une flore discrète par sa taille, mais impressionnante par sa résistance. Deux fois par jour, une partie de cette flore est engloutie sous la marée. Cette zone inondée à marée haute et exondée à marée basse, on l’appelle la zone intertidale. Certaines fleurs y poussent, en petites colonies, dans la moindre anfractuosité des crans rocheux. Entre les marées, ou en période de faibles marées, ces mêmes plantes sont soumises à des périodes de sécheresse sans aucune ombre pour les protéger. Elles sont petites, belles et semblent bien délicates, mais en réalité elles sont d’une robustesse et d’une résilience peu communes.
Sur les crans rocheux
Sur les crans de schiste, ce sont tout d’abord les petites fleurs bleues et blanches de l’astragale alpin (Astragalus alpinus) qui apparaissent. Leur forme évoque celle des vesces, comme la vesce jargeau qui envahit souvent nos haies et arbustes. Elles sont d’ailleurs de la même famille, les fabacées, aussi appelées légumineuses. Tout près des astragales, de minuscules fleurs jaunes disposées en ombelle attirent le regard. Je me penche pour les examiner. Vu de haut, en plongée, on dirait un feu d’artifice qui éclate. Ce sont les fleurs du zizia doré (Zizia aurea). Le genre zizia a ainsi été nommé en l’honneur du botaniste allemand Johan Baptist Ziz (1779-1829).


L’achillée millefeuille
Toujours à proximité, voici les fleurs blanches de l’achillée millefeuille (Achillea millefolium). Sa floraison disposée en corymbe ressemble un peu à celle de son voisin le zizia. Ce plan est plus petit que ceux que j’observe habituellement. C’est peut-être dû aux conditions dans lesquelles il croît à cet endroit. Selon Marie-Victorin, son nom lui vient de la mythologie grecque. Le célèbre guerrier Achille aurait appliqué cette plante sur les blessures de ses guerriers pour les soulager.

Ombelle ou corymbe
Ces deux types d’inflorescence que sont l’ombelle et la corymbe peuvent parfois être confondues au premier regard. C’est en se penchant qu’on voit la différence. Vu de côté, on remarque que les fleurs se trouvent sur un même plan au sommet des tiges. C’est la disposition des tiges qui fait la différence. Chez l’ombelle, les tiges secondaires partent d’un point commun sur la tige principale. Chez le corymbe, les points d’attache des tiges sont à différentes hauteur.


Ce n’est pas tout
Ce n’est pas tout car sur un rocher près de l’achillée, un plan d’ail civette (Allium schoenoprasum), mieux connu ici sous le nom de ciboulette sauvage, est également en pleine floraison. Ses fleurs sont roses et ressemblent à de petites boules hirsutes. C’est toutefois la tige qui attire la convoitise et il est difficile de résister à l’envie d’en croquer une.

La petite tache jaune
Au pied du même rocher, la petite tache jaune vif qui brille, malgré la grisaille matinale, c’est la fleur de la potentille ansérine (Potentilla anserina). Elle pousse sur le sol caillouteux et ses feuilles très découpées, colorées d’un vert riche, contrastent avec le sol aride. Sur quelques mètres carrés à peine nous venons de voir toutes ces jolies fleurs. Le moins qu’on puisse dire est que la zone intertidale ici est vraiment diversifiée.

Le talus
Nous poursuivons notre marche en longeant le bas du talus rocheux de l’ancienne voie ferrée. Depuis le départ des trains, elle est devenue une voie cyclable et piétonnière. Sur un rocher tombé du talus sous l’effet du temps et des marées, des lichens orangés et d’autres grisâtres forment une toile abstraite. Le lichen, quel organisme particulier, car il est formé de l’union de deux autres: un champignon et une algue. Quelques pas plus loin, entre deux rochers, un cornouiller stolonifère, aussi appelé hart rouge, se penche vers le fleuve et semble lui montrer sa blanche floraison. Son nom vernaculaire a inspiré celui du quatuor musical francophone originaire de la Saskatchewan, Hart Rouge.


Chemin du retour
Le chemin du retour ne nous laisse pas en reste. Le talus de la côte qui monte vers la ville foisonne de juliennes des dames (Hesperis matronalis). Il y en a des blanches et surtout des roses. Certains la trouve envahissante, tout étant relatif, elle est aussi très utile aux insectes pollinisateurs et pour accueillir les colibris au printemps.

Une pensée pour Socrate
Au pied de la côte, près de la piste cyclable, il y a une odeur agréable qui flotte dans l’air. Elle provient d’une dense colonie d’anthrisque des bois (Anthriscus sylvestris), mieux connue sous le nom de cerfeuil sauvage. On l’appelle également fausse cigüe en raison de sa ressemblance avec la mortelle cigüe. Parlant de cette dernière, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour Socrate, à qui on avait fait boire le poison tiré de cette plante pour l’exécuter. Bien que moins dangereuse, l’anthrisque doit être traitée avec précaution, tant par sa ressemblance à la plante mortelle qu’au fait qu’elle contient elle-même des composés toxiques dans ses racines.

En montant la côte
Le temps file, il nous faut rentrer pour aller travailler. En montant la côte, nous achevons notre périple en admirant la fleur jaune d’un salsifis des prés (Tragopogon pratensis), qui est tournée vers le sud-est, à la recherche de la lumière solaire. Tout juste à côté, une plante grimpante attire mon attention. Ses petites fleurs violettes, en forme d’étoile, semblent avoir chacune une petite banane jaune plantée en leur centre. À voir ces jolies fleurs à l’apparence particulière, on ne croirait pas que le fruit de cette plante est très toxique, voir même potentiellement mortel. C’est la morelle douce-amère (Solanum dulcamara). Enfin, avant de rejoindre la rue, un dernier regard sur les fleurs à moitié ouvertes d’un plant de physocarpe à feuilles d’obier (Physocarpus opulifolius). Nous quittons à regret le sentier, il est temps de rentrer.



Trois quarts d’heure
Voici donc une partie de ce qu’on peut voir en une simple balade d’à peine trois quarts d’heure, par un matin nuageux, sur la berge du fleuve Saint-Laurent. Et je n’ai pas parlé des rochers, des arbres, des bruants, des goélands, des quiscales… Bien sûr nous aurions pu marcher vite, ne regarder que le fleuve ou le paysage au loin. Rien de mal à cela… mais nous n’aurions vu que cela. En prenant le temps de s’arrêter, de regarder, de se pencher, c’est tout un monde qui s’est généreusement offert à nous.
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toujours aussi interessant, merci beaucoup
Merci beaucoup Sylvie de ton gentil commentaire 🙏🏼🙏🏼🙏🏼 Les diverses floraisons doivent être en pleine saison en Allemagne?
oui exactement, et se sont dáutres fleurs qui sont le long des fleuves ici. Je ne connais pas souvent leurs noms. J´essaierai de les prendre plus en photos, ainsi tu les verra.
J’ai hâte de les voir. Bonne fin de soirée et à la prochaine.🌙✨👋🏻
En lisant ton texte, j’ai bien cru être au bord du fleuve aussi. Merci! Ça fait ma journée de voir cette multitude de juliennes des dames qui ont fait partie de mon enfance… et tout le reste aussi!
Merci beaucoup Nathalie 🙏🏼🙏🏼🙏🏼. Le fleuve et ses rives sont ancrés en nous, on peut s’en éloigner mais ils nous suivent dans nos souvenirs, nos pensées et nos projets. Je m’en suis éloigné une fois pour vivre et travailler à Sherbrooke. C’est pourtant une belle ville et une magnifique région mais je n’y suis resté que quelques mois, le fleuve me manquait et par conséquent il me semblait manquer d’air. J’ai une petite question technique je vais te la faire suivre en privé. Merci encore de ton gentil commentaire.
Mon coup de coeur, le physocarpe!!!
Il y en a beaucoup ici sur la grève. Ils ont résisté à la tempête du 23 décembre dernier qui a arraché pas mal de sol et d’arbres sur la rive. J’ai également une haie de physocarpes sous mon balcon à la maison. Bonne fin de journée à toi grande soeur 😘
Comme ma mémoire est… vieille, je ne retiens pas nécessairement tout ce que tu écris mais j’apprécie tes connaissances et ta façon de les présenter. Je m’en nourris chaque fois avec intérêt. Et ça ajoute du sens à mes marches dans les sentiers…
Bon été à toi et à tes «femmes».,, xxx
Danielle
Merci beaucoup Danielle c’est toujours très apprécié de recevoir des réactions. Ça nourrit le désir de poursuivre dans cette voie que j’ai choisie pour essayer d’emmener les gens à apprécier davantage la nature. Lorsqu’on apprécie quelqu’un ou quelque chose on est plus enclin à le protéger. Bonne soirée et bon été à toi également. 😘
Merci pour cette lecture intéressante qui a agrémenté mon déjeuner. Ton texte est à la fois bien écrit et rempli d’informations pertinentes sur des plantes qui nous entourent .Merci du partage !
Bonne journée ! 😊
Merci beaucoup Hélène 🙏🏼✨🙏🏼 Bien content d’avoir ainsi agrémenté ton déjeuner 😊 Bonne journée à toi 👋🏻